«Les 60 noms de l’amour»
de Nacer Khemir

Jeudi 3 Mai
à 20h45




L’auteur
Conteur. C’est très clairement sous cette étiquette (si étiquette il est besoin) qu’il convient de réunir les multiples activités du Tunisien Nacer Khemir, artiste peintre, auteur de contes pour enfants et de plusieurs romans (L’Ogresse, Le soleil emmuré, Le conte des conteurs...), réalisateur à la fois pour la télévision et le cinéma, en 16 et 35 mm, de films d’animations, de fictions, ainsi que, récemment d’un “essai” télévisé (intitulé A la recherche des mille et une nuits), il s’est surtout fait connaître par son premier long métrage de 1984, Les baliseurs du désert, qui lui a valu la reconnaissance internationale en plus de prix glanés au gré des festivals. Fasciné par la civilisation arabe dont il revendique ouvertement la filiation, Nacer Khemir a également occupé en 1982 puis en 1988 les planches du Théâtre National de Chaillot, à Paris, où il a raconté Les mille et une nuits. Conteur affiché, donc, explorant toutes les possibilités de sa vocation, mais conteur solidement enraciné dans la tradition musulmane, et plus encore dans sa période andalouse.

Cordoue symbolise pour lui le paradis perdu, l’âge d’or à reconquérir par le biais de l’imaginaire.
C’est pourquoi, en s’inspirant des textes savants ou populaires, de la tradition orale ou de la haute littérature orientale, il n’a de cesse de “se fondre dans le clair obscur des légendes”. Ainsi, aux “faiseurs” dont les produits inondent planétairement les esprits, Khemir réagit par l’éloge de l’insaisissable, du surnaturel, du contemplatif ou du mythique (suivant en cela, mais dans son univers spécifique, certains auteurs d’Amérique du Sud).
Et si Les mille et une nuits (“je suis un enfant de ce texte-là”) peuvent apparaître comme la référence un peu trop obligé d’un conteur arabe aujourd’hui, elles sont aussi par excellence le texte qu’a usurpé l’Occidnet, le réduisant souvent à une stricte fonction exotique. Et pour quelqu’un comme Nacer Khemir, rester attaché à ce texte signifie aussi réhabiliter dans son propre langage sa propre culture séculaire (et à laquelle la nôtre doit tant de contributions) au moment où elle se voit très chirurgicalement dénigrée, voire piétinée, chez nous.

Katia Berger







Ichk
signifie la passion. C’est un nom qui éthymologiquement désigne le lierre comme plante, avec cet espèce d’accrochage étroit d’une matière vivante sur une matière morte.

Hawa
désigne l’amour passionné. Il porte comme un creux en son sein. Le mot lui-même se creuse parce que c’est un mot qui veut dire précipice.

Talaf
désigne l’état de perdition au sens propre, dans lequel est l’homme amoureux, l’homme entraîné par la passion.

Huyem
est un état de divagation, c’est aller hors du chemin dans lequel on est lorsqu’on suit l’objet aimé.

Hama
c’est divaguer, se perdre, errer, l’errance absolue de quelqu’un qui a quitté un chemin balisé. Or dans le désert, il y a deux façons de provoquer la perte des hommes, soit d’effacer les traces qui conduisent vers le puits, soit de combler le puits lui-même. Lorsque des hommes arrivent à une halte et trouvent le puits comblé, c’est un signe de guerre. Cela veut dire qu’on les a condamnés à mort.

Bayn
la passion amoureuse est très souvent décrite dans des termes d’assoiffement de l’homme en état de désertification de lui-même, il n’a plus accés à sa source vitale.

Rajam
ce signal indique une source proche. Dès lors que l’ombre de l’aimée disparaît, on est replongé, dans un désert sans trace, dont on ne sortira pas.

Hob
est la racine du verbe aimer et peut se transformer en amitié, la “Mahabba”. Quand on étudie les épitres des grands théologiens sur la passion, on s’aperçoit que la “Mahabba” peut-être un amour consenti, un amour qui est régi par des règles qui restent dans les limites. C’est un amour vivable, tandis que tous les autres, ce sont le précipice, le désert, la perdition, l’errance et la divagation.




«Au cours de mon film “Le collier perdu de la Colombe”, Hassan, l’élève-calligraphe est à la recherche des noms de l’amour. Cette quête est devenue mienne et j’ai continué à les interroger de toutes parts, certains réunissant jusqu’à huit significations différentes.

Sous leur voile de silence et de l’oubli, s’esquisse une subtilité inconnue des sentiments amoureux. A les interroger sans cesse, je me suis surpris à les répéter, tels les mots psalmodiés par les vieillards égrenant leur chapelet à l’infini. A défaut de chapelet, j’ai pris mon pinceau. Ainsi la parole psalmodiée est devenue calligraphie.

Avec la calligraphie s’est imposée l’idée de la tenture. En effet, l’art de la tenture calligraphiée figure dans la mémoire de la Chine, du Japon, du Tibet aussi bien que dans celle d’Arabie pré-islamique, lorsque les tentures calligraphiées de poèmes en lettres d’or étaient suspendues autour de la Mecque.

Les tentures entretissent les mots et les signes, répétés à l’infini sur indigo, à la fois désert et linceul, litanies modelées par la main et psalmodiées par le coeur.»






L’ogresse, comme un talisman

En Orient, les femmes racontent à leurs enfants l’histoire de l’ogresse. Elles les protégent ainsi des sortilèges de la mère-dévoreuse. Nacer Khemir et ses soeurs furent de ces enfants à l’oreille apeurée. Devenu adulte, Nacer Khemir comprit un jour que, les temps ayant changé, ses soeurs ne reprendraient peut-être pas le récit ancestral. Il transcrivit alors l’histoire et leur demanda de “dévoiler à travers des dessins l’ogresse qui se cachait au creux de la parole”. Le plus étonnant et le plus bouleversant des livres de contes est né de cette complicité et de cette ferveur. Le texte poétique est réhaussé encore par la magie des caractères arabes insérés comme des ponctuations dans le récit. Les dessins à l’encre de Chine, exubérants et féroces, sont ourlés d’humour et de fantaisie.

L’ogresse, de Nacer Khemir, éd. La Découverte




La presse

“...Berbère aux ascendances andalouses, il conte des voyages lointains, des périples imaginaires, des odyssés intérieures. Les récits se confondent dans un geste suave et ondoyant. Lancé depuis quinze ans sur les traces de Shéhérazade, Nacer Khemir est apôtre des «Mille et une nuits». Il conte dans la langue universelle du rêve. Il porte au cou un talisman argenté, offrande d’une vieille d’Askabath.
Brasseur d’éternité, Nacer Khemir pénètre aussi le monde de l’actualité. Son dernier long métrage sort bientôt au cinéma. «Le collier perdu de la colombe», ou l’histoire d’un élève calligraphe qui découvre l’existence en langue arabe de soixante noms différents pour désigner les états amoureux. En décembre, il présente sur FR3 un documentaire-fiction sur «Les Mille et une nuits», à l’occasion de leur nouvelle traduction par Jamel Eddine Bencheikh et André Miquel. Au salon de Montreuil, ces «Mille et une nuits» lui ont inspiré une exposition à la scènographie savante. Poète, conteur, cinéaste, sculpteur à ses heures, Nacer Khemir fait de chaque instant un don de paroles.
“Nous sommes un voyage génétique depuis le fin fond de l’humanité. Le seul compagnon qui nous permet de mesurer ce voyage, c’est la parole. Le conte imaginaire de cette chaîne des lieux et des personnes.
Il existe un conte dont ma mère m’a toujours dit qu’il était très beau mais qu’elle l’avait oublié. Nous avons fait de nombreuses recherches auprès des anciens mais nous ne l’avons jamais retrouvé. Alors un jour, j’ai décidé de raconter l’histoire de ce conte oublié et ça a donné «Le soleil emmuré». L’important, c’est aussi de savoir que le conte peut mourir.
Hier, j’ai conté pendant une heure et quart sans bouger. Je me concentrais sur chaque chose, chaque objet, sans penser au déroulement de l’histoire, à l’anecdote.





J’étais dans un état de repos, de plénitude que j’essayais de transmettre. Raconter, c’est devenir transparent, sans âge, sans lieu, c’est se vider de soi pour percevoir et ressentir. Le conte n’est pas une technique, ni un spectacle, c’est une nécessité.
La modernité d’un récit, c’est de le placer au bon moment. Ce qu’on appelle des contes-à-propos. C’est comme un médicament. Les grands conteurs étaient célèbres non pas tant pour leur talent, mais parce qu’ils savaient raconter le conte juste, au moment juste. C’est un art d’humaniste.
Dans un monde qui se dit de plus en plus ouvert et qui, en fait, se ferme de plus en plus, raconter c’est partir pour un lieu où les agences de voyage n’iront jamais. En 1984, j’ai publié un conte qui s’appelait Grand-père est né. C’est l’histoire d’un petit garçon qui raconte la naissance de son grand-père. Les instituteurs ne l’ont pas aimé, il est trop déroutant. Pourtant, on ne peut pas apprendre la liberté à un enfant sans le familiariser avec l’imaginaire, sans lui donner une liberté sur le langage, l’espace et le temps. La valeur de l’imaginaire, c’est qu’il vous affranchit de tout. Par cet affranchissement, l’être garde en lui assez d’humanité pour ne pas être totalement soumis.
Quand ma grand-mère entrait dans une pièce, elle chuchotait toujours “Excusez-moi, je ne fais que passer.” Nous lui demandions alors en riant “Grand-mère, à qui parles-tu ?” Elle répondait “Aux djinns, il ne faut pas les déranger.”
Il y a un conte qu’elle racontait et qui condensait tout ce qu’elle avait subi, vécu, enduré. Le jour où l’on réussissait à lui décrocher la promesse de le raconter, on invitait les cousins, on faisait sortir les adultes. Ce conte, c’était son miroir. Je ne pourrais pas le raconter. Ma mère ne peut pas le raconter. Il est là. Au-delà des anecdotes.”
Télérama - Natacha Wolinski.




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