Le Théâtre*/Scène Nationale de Narbonne 

 

 

 

 

 

 

DOSSIER PÉDAGOGIQUE

 

 

 

 

 

Romancero Gitano

 

 

musique et mise en scène Vicente Pradal

 

 

 

 

 

 

 

Durée : en création

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Théâtre/Scène Nationale de Narbonne

Direction : Dominique Massadau

2, av. Domitius –11 100 Narbonne

-04 68 90 90 00-

www.letheatre-narbonne.com

distribution

 

Romancero Gitano

 

de Federico García Lorca

 

Composition musicale et mise en scène  Vicente Pradal

 

Co-production   TNT-Théâtre National de Toulouse Midi-Pyrénées / Le Théâtre, Scène Nationale de Narbonne  / Théâtre de Cornouaille – Scène Nationale de Quimper / Théâtre des treize vents – CDN de Montpellier / Théâtre de la Ville – Paris  /  Association La Paloma.

 

 

 

Assistante                                          Maryse Bergonzat

Scénographie et costumes                Isidre Prunes

Lumières                                            Olga García

                                                           avec la collaboration de Dominique You

Son                                                     Nicolas Jobet

                                                                   

 

avec

Voix                                                    Sabrina Romero

                                                           Cristo Cortes

                                                           Luis de Almería

                                                           Vicente Pradal

 

Danse                                                 Sabrina Romero

                                                           Manuel Gutierrez

 

Guitare                                               Antonio Cortes

Percussions                                       Laurent Paris

Accordéon                                         Jean-Luc Amestoy

Violoncelle                                          Emmanuel Joussemet

 

Avec la collaboration de Michel Rostain

 

 

 

Création au Théâtre, Scène Nationale de Narbonne, le 15 janvier 2004

 

 

Production déléguée

TNT-Théâtre National de Toulouse Midi-Pyrénées

 

 

 

 

 

 

 

ROMANCERO GITANO

 

 

 

« je crois que le fait d’être né à Grenade me donne une

compréhension et une sympathie à l’égard de ceux qui sont persécutés,

le gitan, le nègre, le juif, le maure que chaque Grenadin porte en soi »

 

Federico García Lorca

 

 

 

« Le livre, dans sa globalité, bien qu’il se nomme Gitan, est le poème

de l’Andalousie et je l’appelle « gitan », car le gitan est ce qu’il y a

de plus élevé, de plus profond, de plus aristocratique dans mon

pays, de plus représentatif de ses usages, celui qui garde la braise,

le sang et l’alphabet de la vérité andalouse et universelle. »

   

Federico García Lorca

 

 

 

« Le miel de l’homme est la poésie

jaillissant de son cœur  endolori

où le rayon et la cire du souvenir

sont façonnés par l’abeille la plus intime. »

                  

 Federico García Lorca à 20 ans

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        Liste des poèmes du spectacle   

 

1. MUERTO DE AMOR

2. ROMANCE DE LA LUNA, LUNA

3. PRECIOSA Y EL AIRE

4. REYERTA

5. ROMANCE SONAMBULO

6. LA MONJA GITANA

7. LA CASADA INFIEL

8. ROMANCE DE LA PENA NEGRA

9. PRENDIMIENTO DE ANTONIO EL CAMBORIO

10. MUERTE DE ANTOÑITO EL CAMBORIO

11. ROMANCE DEL EMPLAZADO

12. ROMANCE DE LA GUARDIA CIVIL ESPAÑOLA

 

 

 

 

 

ROMANCERO GITANO

 

 

Commentaire d’André Bellamich sur le Romancero Gitano ...

 

André Bellamich, Idées  -Gallimard 484.1983

 

 

Trois groupes de poèmes :

 

Le premier, riche en figures féminines et en drames : la lune descend du ciel ravir un enfant (romance de la lune, lune). Précieuse échappe de justesse au vent luxurieux qui la poursuit (Précieuse et le vent).

Des cavaliers se sont égorgés dans un ravin, Carthaginois et Romains sortis sans doute d’un défilé de Semaine Sainte (la rixe). Des amants séparés se cherchent désespérément dans le rêve et le délire (romance somnambule) . L’imagination de la nonne gitane s’évade de la règle du couvent dans une création de fleurs et d’horizons fantastiques (la nonne gitane).

Le fameux romance de la femme adultère sacrifie un peu à une psychologie typique une intense poésie érotique. Pudeur de Soledad Montoya, jalousement refermée sur sa peine (romance de la peine noire).

 

Un reposoir dédié aux archanges protecteurs de Grenade, de Cordoue et Séville fait régner momentanément, au dessus du drame humain, le charme rêveur (Saint Michel), la splendeur pure (Saint Raphaël) et la tendresse d’une Annonciation de primitif : (Saint Gabriel) .

 

Dans le troisième groupe de poèmes ne figurent que des hommes. Antoñito el Camborio nous ramène à la terre et ses conflits: la garde civile l’arrête en route (prise d’ Antonio el Camborio). Victime de la jalousie de ses cousins, il tombe au bord du Guadalquivir, mais les anges le portent doucement au Paradis (mort d’Antonio el Camborio). Dernières paroles d’un agonisant (mort d’amour). Dernières attitudes de celui à qui la mort a donné un rendez-vous (romance de l’assigné).

 

Le livre conclut sur une apothéose de cris et de flammes : le monde gitan, rassemblé dans une ville de rêve, est détruit par une garde civile d’une grandeur mythique (romance de le garde civile espagnole).

 

 

 

 

 

        

Vicente Pradal

à propos du « Romancero Gitano »...

 

Creuser le sillon, recommencer, prendre à nouveau des risques...

Composer une musique qui , par amour, épouse la poésie.

Toujours plus près des mots, plus près des poètes.

Telle est ma vocation, mon credo, ma passion, ma raison de vivre.

 

Il y a ce triptyque Poésie-Musique-Théatre qui s'affirme d'année en année, qui se peaufine, et qui désormais caractérise mon travail.

Des "tragédies musicales" pourrait-on dire...

Cette triple alliance est assez novatrice, preuve en est que les mots manquent aux observateurs pour qualifier, référencer, ce type de création.

Il y a la fierté d'avoir chanté les vers de mes chers Jean de la Croix, Lorca ou Neruda et d'avoir aiguisé l'intérêt d'un public nombreux pour ces auteurs, pour ma musique. Il y a surtout l'absolue nécessité de continuer, explorer, réunir, choisir.

Nécessité vitale, organique, d'avancer toujours et encore, de se mettre en danger.

 

Aujourd'hui la nouvelle obsession a pour nom :

ROMANCERO GITANO, c'est un beau nom, un beau titre.

 

Federico, c'est ainsi que ses fervents admirateurs appellent toujours Lorca, a toujours été très présent dans ma vie. J'aime rappeler que don Antonio Rodriguez Espinosa, mon arrière grand-père, fut son instituteur à Fuente Vaqueros, près de Grenade, et que des liens étroits unissaient sa famille à la mienne.

Dès mon plus jeune âge, enfant de l'exil, j'entendais prononcer son nom, réciter ses poèmes, évoquer sa mémoire lumineuse, son génie et sa fin tragique.

Plus tard, à maintes reprises, j'ai travaillé sur l' œuvre théâtrale, musicale et poétique de ce poète qui m'est familier, naturel.

Ma musique prétend agir comme un lance-pierres qui propulse ses vers haut et fort.

 

Federico écrivit son Romancero gitano dès 1924, considéré unanimement, avec le Llanto, comme un de ses poèmes majeurs.

Il s'agit en réalité d'un recueil de 15 poèmes, une suite de tableaux évoquant l'Andalousie gitane, ses mythes, ses personnages, ses anecdotes, ses drames.

 

En 1926, à Madrid, il donne une conférence-lecture sur son Romancero.

Ce texte, assez peu connu, m'a enthousiasmé par sa saveur, l'originalité et la pertinence du commentaire du poète sur son œuvre et la présence quasi permanente de la poésie pure dans cet écrit apparemment didactique.

 

Au jour où j'écris ces lignes, il y a presque deux ans que je mûris ce  projet de spectacle.

On comprendra mieux l'évidence de ce rendez-vous si l'on sait que la vie a voulu que je fréquente de très près la communauté gitane parmi laquelle je compte bon nombre d'amis, de frères musiciens, de maîtres.

Un des moteurs du spectacle sera d'intégrer au groupe de musiciens, flamencos pour la plupart, des interprètes gitans, dépositaires de l'antique patrimoine gitano-andalou, qui vont se réapproprier leur histoire, leur culture, leurs coutumes ancestrales à travers les mots de Lorca.

Lorca leur a donné un livre, eux le chantent, avec leurs voix de bronze et leur gestuelle ancestrale.

Les gitans rendent hommage au poète qui leur rend hommage.

 

 

 

 

ROMANCERO GITANO

 

La musique

 

 

Il s'agit d'une composition originale.

Le sujet m'autorise, m'invite à réactiver ma culture flamenca, acquise auprès des grands maîtres aujourd'hui disparus que furent  Rafael Romero ou Juan Varea, mais aussi Carmen Linares et Enrique Morente, que je considère comme un authentique génie.

Réactiver les enseignements de Pepe Habichuela, gitan, mon maître en guitare, de Juan Romero, gitan sévillan et de Salvador Távora (la Cuadra de Sevilla)  dont le travail fut  pour moi un facteur déterminant et fondamental.

Le Romancero sera soumis à mon souci constant de servir le texte, avec des moyens relativement simples et efficaces, comme dans mes créations précédentes qui ont fondé mon esthétique musicale.

4 chanteurs le porteront, accompagnés par 4 instrumentistes : la guitare flamenca dialoguera avec les percussions, le violoncelle, l'accordéon et deux jeunes danseurs .

A noter que l’œuvre  sera parsemée de citations de musique populaire, flamenca, andalouse.

Certaines pièces, la majorité, sont de la création pure, d'autres sont un jeu de questions-réponses entre la composition et la tradition, certains fragments sont l'association des mots de Lorca avec des mélodies traditionnelles, parfois quasiment oubliées comme la Jabera ou la Rondeña.

 

Des tutti flamboyants (Romance de la lune, san Miguel...) alterneront avec des thèmes profonds, intimistes, minimalistes, (Romance de la  Peine noire, la nonne gitane...).

Les quatorze premiers chants convergent vers le quinzième et dernier, l'immense Romance de la garde civile espagnole.

Rythme entêtant, répétitif, angoissant, de l'antique Seguiriya gitane, un thème vocal majeur se dégage, récurrent, laissant des espaces à la poésie déclamée.

On ne saurait, à mon sens, traiter cette œuvre en ignorant la nature  et les mécanismes de la musique gitane-andalouse,  pourtant nous serons aux antipodes d'un récital de Flamenco.

Une écriture originale servie par les sonorités "décalées" du violoncelle et de l'accordéon conféreront à cette œuvre la dimension universelle qu'elle requiert, néanmoins les aficionados sauront détecter, sous-jacents, des rythmes comme la petenera, le verdial, la bulería qui ancreront bien le sujet dans son terreau andalou.

 

 

  Federico Garcia Lorca

 

 

La mise en scène

 

 

Sobre, bien évidemment, et guidée par le dramaturge à peine masqué qui transparaît chez le Lorca poète.

Pas un poème du recueil qui ne recèle un ou plusieurs personnages.

 

Unité de lieu.

Nous implantons d'entrée le récit, les récits, dans une évocation stylisée du mythique village gitan décrit dans le dernier des poèmes. Mais la scénographie suggérera un espèce de « Bronx », de ghetto : tôle ondulée, couleur de rouille, géométrie urbaine de n’importe quelle zone de n’importe quelle ville du monde.

L’universalité du lieu élargira le débat et permettra de transposer le sujet dans le temps d’aujourd’hui sans pour autant perdre les spécificités du gitano-andalou véhiculées par l’expression poétique, la musique, la danse et les physiques des protagonistes.

Sur cette agora transitent des hommes et des femmes incarnant tour à tour les personnages de Lorca sans aucun folklorisme.

 

Tous témoignent et nous livrent leurs amours, leur peine, l’horreur de leur persécution séculaire.

Nous irons dans le sens de l’« anti-pittoresque » que décrit Lorca dans sa conférence sur le Romancero.                                                                                           

 

La gestuelle se nourrira de la gestuelle flamenca, tant celle des chanteurs que celle des danseurs, et la matière est riche.

Mais cette gestuelle n'est pas illustrative, ni narrative, il conviendra de trier avec méticulosité les éléments allant dans le sens des sujets.

 

 

Mon attention fut attirée par la notion de danger permanent dans laquelle est baignée l’œuvre. Le gitan, dans la vie réelle est lui-même l'objet d'une pression constante de la société qui voudrait, sans y parvenir, le soumettre.

 

 

Cette présence latente trouve son apogée dans l'apocalyptique  mise à sac du village gitan par la garde civile.

Cette œuvre magistrale, épique, tragique, est un cri révolté contre la barbarie subie par les gitans andalous, mais aussi et surtout, un pamphlet contre toutes les barbaries, tous les pogroms.

 

Ce récit poignant, scandé par le groupe tout entier portera le spectacle à son paroxysme.

 

A noter que ce poème  a généré une haine mortelle de la garde civile à l'égard de Federico, haine qui a trouvé son épilogue dans son monstrueux assassinat.

 

Précédemment dans l’œuvre, Lorca aura donné une place importante à la femme, et l'aura éclairée d'une lumière novatrice, fraternelle, intime. Il aura fait défiler devant nous la Lune, Preciosa, Juan Antonio el de Montilla, les compères, la nonne gitane, la femme adultère, les archanges d'Andalousie, Antonio el Camborio, le mort d'amour, el Amargo.

 

Dans la mosaïque d'une rare beauté du Romancero gitano, la mort rôde mais elle est côtoyée par la grâce et la fantaisie d'un Lorca génial, qui a su donner un livre à l'Andalousie gitane.

 

 

 Vicente Pradal

Repères biographiques

Vicente Pradal

 

Né en 1957 à Toulouse.

 

Fils du peintre andalou Carlos Pradal.

Petit-fils de Gabriel Pradal, député de la province d’Almería sous la République.

Arrière-petit fils de Don Antonio Rodriguez Espinosa, maître d’école de Federico García Lorca à Fuentevaqueros.

 

Il a participé à des centaines de concerts, aux côtés notamment de Juan Varea, Rafael Romero, Carmen Linares ou Enrique Morente.

Il compte de nombreux professeurs de guitares, mais se reconnaît un seul maître : Pepe Habichuela.

 

Le monde classique le sollicite pour jouer Bizet, Massenet ou Manuel de Falla.

Il enregistre avec l’oriental Abed Azrié, compose et joue pour La Savetière prodigieuse de Lorca, que met en scène Jacques Nichet, tourne avec Jacques Rozier, écrit, enseigne, traduit.

 

Sa carrière de compositeur commence en 1994 avec sa première création, La Nuit Obscure, sur des poèmes du mystique espagnol Jean de la Croix. Le succès est immédiat. Le disque obtient le grand prix de l’Académie Charles Cros.

 

En 1996, création du Cantique Spirituel qui conclut son expérience avec les textes de Jean de la Croix ; la critique salue de façon unanime le concept, la force de la composition et la qualité de l’interprétation. Carmen Linares y tient le rôle principal.

En 1998, Carmen Linares le sollicite pour la direction musicale et la composition originale de la pièce l’Apocalypse, mise en scène et interprétée par Irène Papas.

 

Cette même année voit la création du Llanto por Ignacio Sánchez Mejías (poème de Federico García Lorca) et le début de sa complicité avec Michel Rostain.

 

En 2000, il compose et met en scène L’Amour de Loin, à partir de poèmes de Jaufre Rudel, troubadour occitan du XII ème siècle.

Le Théâtre de Rome (Italie) le sollicite pour la composition musicale du spectacle Les Filles d’Ismaël (texte d’Assia Djebar) mis en scène par Gigi d’All Aglio.

 

L’année 2001 voit la création de Pelleas y Melisanda (poèmes de Pablo Neruda) mis en scène par Michel Rostain, créé au Théâtre de Cornouaille (Quimper).

 

Un compositeur en marche, qui fonde sa création musicale sur son amour et sa connaissance de la poésie classique et contemporaine espagnole.

 

 

Les principales créations musicales de Vicente Pradal :

 

1994 :             LA NUIT OBSCURE poèmes de Saint Jean de la Croix  (enregistrement Virgin)

                       Grand prix du disque de l’Académie Charles Cros

 

1996 :             LE CANTIQUE SPIRITUEL Poème de Saint Jean de la Croix    Avec Carmen Linares

 

1998 :             L’APOCALYPSE (commande) d’après Saint jean de Patmos

                       Avec Irène Papas et Carmen Linares  

 

                       LLANTO POR IGNACIO SANCHEZ MEJIAS  Poème de Federico Garcia Lorca

                       Mise en scène : Michel Rostain (enregistrement Empreinte Digitale / Harmonia Mundi)

 

2000 :             L’AMOUR DE LOIN (commande) Poèmes de Jaufre Rudel Création à Toulouse

 

                       LES FILLES D’ISMAEL (commande) Dans le vent et la tempête

                       Texte d’Assia Djebar   Mise en scène Gigi Dall’Aglio  

 

2001 : PELLEAS Y MELISANDA  poème de Pablo Neruda 

mise en scène Michel Rostain  (disque en préparation).

                      

Extraits de la conférence de Federico Garcia Lorca

sur le Romancero Gitano

 

J’ai choisi de vous lire avec de brefs commentaires le Romancero gitano non seulement parce qu’il est mon œuvre la plus populaire mais surtout parce qu’elle est, à ce jour, celle qui indiscutablement a le plus d’unité et où mon visage poétique apparaît pour la première fois avec une personnalité propre, vierge de tout contact avec un autre poète et définitivement dessiné.

 

(...)

 

Le Livre, dans sa globalité, bien qu’il se nomme Gitan, est le poème de l’Andalousie et je l’appelle « gitan » car le gitan est ce qu’il y a de plus élevé, de plus profond, de plus aristocratique dans mon pays, de plus représentatif de ses usages, celui qui garde la braise, le sang et l’alphabet de la vérité andalouse et universelle.

Ainsi donc le livre est un retable de l’Andalousie avec des gitans, des chevaux, des Archanges, avec sa brise juive, avec sa brise romaine, des fleuves, des crimes, avec la touche vulgaire du contrebandier et la touche céleste des enfants de Cordoue qui taquinent Saint Raphaël.

Un livre où c’est à peine si l’Andalousie visible est exprimée, mais où palpite celle qu’on ne voit pas.

Et maintenant je vais le dire : un livre anti-pittoresque, anti-folklorique, anti-flamenco. Dans lequel une veste courte n’a pas sa place, ni un habit de toréador, ni un chapeau plat ou un tambourin, où les personnages servent des profondeurs millénaires et où il n’y a qu’un seul personnage, grand et sombre comme un ciel d’été, un seul personnage qui est:  la Peine qui s’infiltre dans la moelle des os, dans la sève des arbres et qui n’a rien à voir avec la mélancolie ou la nostalgie ni avec aucune affliction ou maladie de l’âme, qui est un sentiment plus céleste que terrestre: la Peine Andalouse qui est une lutte de l’intelligence amoureuse avec le mystère qui l’entoure sans pouvoir la comprendre.

 

(...)

 

J’ai voulu fondre le Romance narratif avec le lyrique sans qu’ils ne perdent aucune qualité et cet effort se voit récompensé dans quelques uns des poèmes du Romancero comme le dénommé Romance somnambule duquel se dégage une grande impression d’anecdotisme, une ambiance dramatique aiguë et personne ne sait ce qui se passe, pas même moi, car le mystère poétique est aussi un mystère pour le poète qui le communique mais bien souvent en ignore le sens.

 

(...)

 

Le Livre commence avec deux mythes inventés : la Lune telle une ballerine mortelle et le Vent tel un satyre. Mythe de la lune sur des terres de danse dramatique, Andalousie intérieure concentrée et religieuse et mythe de la plage tartésienne où l’air est doux comme la peau d’une pêche et où tout drame ou toute danse est soutenu par une aiguille intelligente de farce ou d’ironie.

 

(...)

 

Dans le Romance Reyerta (la rixe) est exprimée cette lutte sourde, latente en Andalousie et dans toute l’Espagne de groupes qui s’attaquent sans trop savoir pourquoi, pour des raisons mystérieuses, pour un regard, pour une rose, parce qu’un homme subitement sent un insecte sur sa joue, pour un amour vieux de deux siècles.

 

(...)

 

Plus loin apparaît le Romance somnambule, dont j’ai déjà parlé, un des plus mystérieux du livre, que beaucoup interprètent comme un Romance qui exprime le désir ardent de Grenade pour la mer, l’angoisse d’une ville qui n’entend pas les vagues dans ses jeux d’eaux souterrains et dans les brumes ondulées dont elle couvre ses montagnes.

Voilà, c’est ainsi...mais aussi autrement. C’est un acte poétique du pur fond Andalou qui toujours aura des lumières changeantes même pour l’homme qui l’a communiqué, moi, en l’occurrence.

Si vous me demandez pourquoi je dis : « Mille tambourins de verre blessaient l’aurore » je vous dirai que je les ai vus dans les mains d’anges et d’arbres, mais je ne saurai pas vous en dire plus, ni encore moins en expliquer le sens.

Et c’est bien qu’il en soit ainsi.

L’homme, par le biais de la poésie, s’approche plus rapidement du tranchant auquel le philosophe et le mathématicien tournent le dos en silence.

 

(...)

 

Plus loin apparaît dans l’ouvrage le Romance de la Femme Adultère, à la forme gracieuse et imagée, mais celui là oui, est bien une pure anecdote andalouse, populaire jusqu’au désespoir et comme je le considère comme le plus primaire, le plus flatteur de sensualités et le moins andalou, je ne le lis pas.

En opposition à la nuit entraînante et ardente de la femme adultère, nuit de haut plateau et d’osier ombragé, apparaît cette nuit de Soledad Montoya, concrétisation de la peine irrémédiable, de la peine noire de laquelle on ne peut sortir qu’en ouvrant avec un couteau une boutonnière bien profonde du côté droit.

La peine de Soledad Montoya est la racine du peuple andalou.

Elle n’est pas angoisse car on peut sourire en ayant de la peine, ce n’est pas non plus une douleur qui aveugle car jamais elle ne provoque de larmes; c’est un désir sans objet, c’est un amour aigu pour rien, avec la certitude que la mort (préoccupation récurrente de l’Andalousie) respire derrière la porte.

 

(...)

 

Dans le poème font irruption subitement les Archanges qui expriment les trois grandes Andalousies.

Saint Michel, roi des airs, qui survole Grenade, ville de torrents et de montagnes.

Saint Raphaël, Archange pèlerin qui vit dans la Bible et le Coran, peut-être plus l’ami des musulmans que des chrétiens, qui pêche dans la rivière de Cordoue.

Saint Gabriel, l’Archange annonciateur, père de la propagande, qui plante ses lys dans la tour de Séville.

 

(...)

 

Maintenant apparaît dans le retable un de ses héros les plus nets, Antoñito el Camborio, le seul dans tout le livre qui m’appelle par mon nom au moment de sa mort.

Authentique gitan, incapable de faire le mal, comme beaucoup qui meurent de faim actuellement parce qu’ils refusent de vendre leurs voix millénaires aux « messieurs » qui eux ne possèdent que l’argent, ce qui est si peu de chose.

 

(...)

 

Je ne dirai que peu de choses de cette force andalouse, centaure de mort et de haine qu’est Amargo.

Lorsque j’avais huit ans, alors que j’étais en train de jouer dans ma maison de Fuente Vaqueros, se pencha à la fenêtre un jeune homme qui me parut être un géant et qui me regarda avec un mépris et une haine que jamais je n’oublierai, et qui cracha à l’intérieur avant de disparaître.

Au loin une voix l’appela : « Amargo,viens ! »

Depuis Amargo ne cessa de croître en moi jusqu’à ce que je puisse définir pourquoi il me regarda ainsi, ange de la mort et du désespoir qui garde les portes de l’Andalousie. Ce personnage est une obsession dans mon œuvre  poétique. Aujourd’hui je ne sais si je l’ai vu ou si ce fut une apparition, si je l’ai imaginé ou s’il a failli m’étrangler de ses mains.

 

(...)

 

Après, dans le Romancero et, dernièrement dans le final de ma tragédie Bodas de Sangre, l’on pleure aussi, j’ignore pourquoi, ce personnage énigmatique :

 

... Avec un couteau,

avec un petit couteau,

le jour dit, entre deux et trois heures,

s’entretuèrent les deux hommes de l’amour. 

 

Avec un couteau,

avec un petit couteau

qui à peine contient dans la main...

 

Mais quelle rumeur de sabots et de courroies entend-on à Jaen ou dans les montagnes d’Almería ?

Voici qu’arrive la Garde Civile .

C’est le thème fort du livre et le plus difficile et incroyablement anti-poétique. Malgré tout, il ne l’est pas.

Madrid 1926

(traduction Vicente Pradal)

Quelques poèmes

 


Romance de la lune, lune

 

La lune vint à la forge

dans sa jupe de nards.

L'enfant la regarde, regarde.

La regarde l’enfant.

Dans l'air vibrant

la lune déploie ses bras

et étale, lubrique et pure,

ses seins de dur étain.

- Fuis lune, lune, lune.

Si les gitans survenaient

 ils feraient avec ton cœur

des colliers et des anneaux blancs.

- Enfant, laisse-moi danser.

 

Quand viendront les gitans

ils te trouveront sur l’enclume,

avec tes tendres yeux fermés.

- Fuis, lune, lune, lune.

j’entends déjà leurs chevaux.

- Enfant, laisse-moi, ne piétine pas

ma blancheur amidonnée.

 

Le cavalier s'approchait

battant le tambour de la plaine.

Dans la forge l’enfant

a les yeux fermés.

 

Par l’oliveraie venaient,

bronze et rêve, les gitans,

les têtes levées et les yeux entr'ouverts.

 

Comme chante la chouette,

ah, comme elle chante sur l’arbre !

Par le ciel va la lune

un enfant à la main

 

Dans la forge pleurent,

clament les gitans.

Le vent veille, veille.

Là veille le vent.


 

 


Romance somnanbule

 

Vert, que je t'aime, vert.

Vent vert. Vertes branches.

La barque sur la mer

et le cheval dans la montagne.

L'ombre à la ceinture

elle rêve sur son balcon,

chair verte, verte chevelure,

avec des yeux d'argent froid.

Vert, que je t'aime, vert.

Sous la lune gitane

les choses la regardent

et elle ne peut les regarder.

 

Vert, que je t'aime, vert.

De grandes étoiles de givre

viennent avec le poisson d'ombre

qui ouvre le chemin de l'aube.

Le figuier frotte son vent

avec le rugueux de ses branches,

et le mont, chat sournois,

hérisse ses aigres agaves.

Mais qui viendra ? et par où ?...

Elle reste sur son balcon,

chair verte, verte chevelure,

rêvant en la mer amère.

 

- Compère, je veux échanger

mon cheval pour votre maison,

ma selle pour votre miroir,

mon couteau pour votre mante.

Compère, je viens sanglant

depuis les portes de Cabra.

- Si je le pouvais, garçon,

cette affaire se conclurait.

 

Mais déjà je ne suis plus moi

et ma maison n'est plus ma maison.

-Compère, je veux mourir

décemment dans mon lit.

D’acier, si cela se peut,

avec des draps de Hollande.

Ne vois-tu pas ma blessure

de la poitrine à la gorge?

- Trois cents roses brunes

porte ton plastron blanc.

Ton sang suinte, et son odeur

est autour de ta ceinture.

Mais déjà je ne suis plus moi

et ma maison n'est plus ma maison.

- Laissez-moi monter au moins

jusqu'aux hautes balustrades;

laissez-moi monter! laissez-moi,

jusqu'aux vertes balustrades.

Balustrades de la lune

d’où coule la voix de l’eau.

 

Déjà montent les deux compères

vers les hautes terrasses

laissant une trace de sang.

Laissant une trace de larmes.

Sur les toits tremblaient

les lanternes de fer-blanc.

Mille tambourins de cristal

blessaient le grand matin.

 

Vert, que je t'aime, vert,

vent vert, vertes branches.

Les deux compères montèrent.

Le grand vent laissait

a la bouche un étrange goût

de fiel, de menthe et de basilic.

- Compère ! Où est-elle, dis-moi,

où est-elle ta fille amère ?

Combien de fois elle t’attendit !

Combien de fois elle t'a attendu,

visage frais, noire chevelure,

 

sur cette verte terrasse.

 

Sur la face d’eau de la citerne

se balançait la gitane.

Chair verte, verte chevelure,

avec des yeux d’argent froid.

Un glaçon de lune

la soutient sur l'eau.

La nuit s'est faite intime

comme une petite place.

Des gardes civils ivres

cognaient à la porte.

Vert, que je t'aime, vert,

Vent vert, vertes branches.

 La barque sur la mer,

et le cheval dans la montagne.


 

 


Romance de l’assigné

 

Ma solitude sans repos !

Les petits yeux de mon corps

et les grands yeux de mon cheval

ne se ferment pas pour la nuit

ni ne regardent ailleurs,

là où s'éloigne tranquille

un rêve de treize barques.

Mais propres et durs,

 

écuyers vigilants,

mes yeux surveillent le nord

de métaux et de rocs,

où mon corps sans artères

consulte des cartes glacées.

 

Les boeufs denses de l'eau

assaillent les garçons qui se baignent

à la lune de leurs cornes ondulées.

Et les marteaux chantaient

sur les enclumes somnambules

l'insomnie du cavalier

et l'insomnie du cheval.

 

Le vingt-cinq du mois de juin

on vint dire à Amargo :

- Tu peux couper, si ça te chante,

les lauriers roses de ton patio.

Peins une croix sur la porte

et mets ton nom au-dessous,

parce que ciguës et orties

naîtront à tes côtés,

et des aiguilles de chaux mouillée

te mordront aux souliers.

 

Ce sera à la nuit, dans les ténèbres,

par les monts aimantés

où les bœufs de l'eau

boivent les joncs en rêvant.

Demande lumières et cloches.

Apprends à croiser les mains,

et goûte les vents frais

de métaux et de rochers,

car tu seras, dans les deux mois,

gisant et enseveli.

 

Santiago balance dans le vent

une épée de nébuleuse.

Un silence grave émanait

du dos du ciel cambré.

 

Le vingt-cinq du mois de juin

Amargo ouvrit les yeux,

 

et le vingt-cinq du mois d’août

il s'étendit pour les fermer.

Des hommes descendaient la rue

pour voir l’assigné

qui fixait sur le mur

sa solitude en repos.

Et le suaire impeccable,

de dur accent romain,

de ses plis rigides

donnait équilibre à la mort.