Le
Théâtre*/Scène Nationale de Narbonne
Romancero
Gitano
musique et mise en scène Vicente
Pradal
Durée : en création
Le
Théâtre/Scène Nationale de Narbonne
Direction :
Dominique Massadau
2, av. Domitius
–11 100 Narbonne
-04 68 90 90 00-
distribution
de Federico
García Lorca
Composition musicale et mise en scène Vicente Pradal
Co-production TNT-Théâtre National
de Toulouse Midi-Pyrénées / Le Théâtre, Scène
Nationale de Narbonne /
Théâtre de Cornouaille – Scène Nationale de Quimper /
Théâtre des treize vents – CDN de Montpellier /
Théâtre de la Ville – Paris / Association
La Paloma.
Assistante Maryse
Bergonzat
Scénographie et
costumes Isidre
Prunes
Lumières Olga
García
avec
la collaboration de Dominique You
Son Nicolas
Jobet
Voix Sabrina
Romero
Cristo
Cortes
Luis
de Almería
Vicente
Pradal
Danse Sabrina
Romero
Manuel
Gutierrez
Guitare Antonio
Cortes
Percussions Laurent
Paris
Accordéon Jean-Luc
Amestoy
Violoncelle Emmanuel
Joussemet
Avec la collaboration
de Michel Rostain
Création au
Théâtre, Scène Nationale de Narbonne, le 15 janvier 2004
Production déléguée
TNT-Théâtre
National de Toulouse Midi-Pyrénées
ROMANCERO
GITANO
« je crois que le fait
d’être né à Grenade me donne une
compréhension et une sympathie
à l’égard de ceux qui sont persécutés,
le gitan, le nègre, le juif, le
maure que chaque Grenadin porte en soi »
Federico García Lorca
« Le livre, dans sa
globalité, bien qu’il se nomme Gitan, est le poème
de l’Andalousie et je l’appelle
« gitan », car le gitan est ce qu’il y a
de plus élevé, de plus
profond, de plus aristocratique dans mon
pays, de plus représentatif de ses
usages, celui qui garde la braise,
le sang et l’alphabet de la
vérité andalouse et universelle. »
Federico García Lorca
« Le miel de l’homme est
la poésie
jaillissant de son cœur endolori
où le rayon et la cire du souvenir
sont façonnés par
l’abeille la plus intime. »
Federico García Lorca à 20 ans
Liste des poèmes
du spectacle
1. MUERTO DE
AMOR
2. ROMANCE DE
LA LUNA, LUNA
3. PRECIOSA Y
EL AIRE
4. REYERTA
5. ROMANCE
SONAMBULO
6. LA MONJA
GITANA
7. LA CASADA
INFIEL
8. ROMANCE DE
LA PENA NEGRA
9.
PRENDIMIENTO DE ANTONIO EL CAMBORIO
10. MUERTE DE
ANTOÑITO EL CAMBORIO
11. ROMANCE
DEL EMPLAZADO
12. ROMANCE DE
LA GUARDIA CIVIL ESPAÑOLA
ROMANCERO
GITANO
Commentaire d’André Bellamich
sur le Romancero Gitano ...
André Bellamich, Idées -Gallimard 484.1983
Trois groupes de poèmes :
Le premier, riche en figures féminines
et en drames : la lune descend du ciel ravir un enfant (romance de la lune,
lune).
Précieuse échappe de justesse au vent luxurieux qui la poursuit (Précieuse
et le vent).
Des cavaliers se sont égorgés
dans un ravin, Carthaginois et Romains sortis sans doute d’un
défilé de Semaine Sainte (la rixe). Des amants
séparés se cherchent désespérément dans le
rêve et le délire (romance somnambule) .
L’imagination de la nonne gitane s’évade de la règle
du couvent dans une création de fleurs et d’horizons fantastiques
(la nonne gitane).
Le fameux romance de la femme adultère
sacrifie un peu à une psychologie typique une intense poésie
érotique. Pudeur de Soledad Montoya, jalousement refermée sur sa
peine (romance de la peine noire).
Un reposoir dédié aux archanges
protecteurs de Grenade, de Cordoue et Séville fait régner momentanément,
au dessus du drame humain, le charme rêveur (Saint Michel), la splendeur pure (Saint
Raphaël) et la tendresse d’une Annonciation de primitif : (Saint
Gabriel)
.
Dans
le troisième groupe de poèmes ne figurent que des hommes.
Antoñito el Camborio nous ramène à la terre et ses
conflits: la garde civile l’arrête en route (prise d’
Antonio el Camborio). Victime de la jalousie de ses cousins, il tombe au bord du
Guadalquivir, mais les anges le portent doucement au Paradis (mort
d’Antonio el Camborio). Dernières paroles d’un agonisant (mort
d’amour). Dernières attitudes de celui à qui la mort a
donné un rendez-vous (romance de l’assigné).
Le
livre conclut sur une apothéose de cris et de flammes : le monde gitan,
rassemblé dans une ville de rêve, est détruit par une garde
civile d’une grandeur mythique (romance de le garde civile espagnole).
Vicente Pradal
à propos du « Romancero
Gitano »...
Creuser le sillon, recommencer, prendre
à nouveau des risques...
Composer une musique qui , par amour,
épouse la poésie.
Toujours plus près des mots, plus
près des poètes.
Telle est ma vocation, mon credo, ma passion,
ma raison de vivre.
Il y a ce triptyque Poésie-Musique-Théatre qui s'affirme
d'année en année, qui se peaufine, et qui désormais caractérise
mon travail.
Des "tragédies musicales"
pourrait-on dire...
Cette triple alliance est assez novatrice,
preuve en est que les mots manquent aux observateurs pour qualifier,
référencer, ce type de création.
Il y a la fierté d'avoir chanté
les vers de mes chers Jean de la Croix, Lorca ou Neruda et d'avoir
aiguisé l'intérêt d'un public nombreux pour ces auteurs,
pour ma musique. Il y a surtout l'absolue nécessité de continuer,
explorer, réunir, choisir.
Nécessité vitale, organique,
d'avancer toujours et encore, de se mettre en danger.
Aujourd'hui la nouvelle obsession a pour nom :
ROMANCERO GITANO, c'est un beau nom,
un beau titre.
Federico, c'est ainsi que ses fervents
admirateurs appellent toujours Lorca, a toujours été très
présent dans ma vie. J'aime rappeler que don Antonio Rodriguez Espinosa,
mon arrière grand-père, fut son instituteur à Fuente
Vaqueros, près de Grenade, et que des liens étroits unissaient sa
famille à la mienne.
Dès mon plus jeune âge, enfant de
l'exil, j'entendais prononcer son nom, réciter ses poèmes,
évoquer sa mémoire lumineuse, son génie et sa fin
tragique.
Plus tard, à maintes reprises, j'ai
travaillé sur l' œuvre théâtrale, musicale et
poétique de ce poète qui m'est familier, naturel.
Ma musique prétend agir comme un
lance-pierres qui propulse ses vers haut et fort.
Federico écrivit son Romancero
gitano
dès 1924, considéré unanimement, avec le Llanto, comme un de ses
poèmes majeurs.
Il s'agit en réalité d'un
recueil de 15 poèmes, une suite de tableaux évoquant l'Andalousie
gitane, ses mythes, ses personnages, ses anecdotes, ses drames.
En 1926, à Madrid, il donne une
conférence-lecture sur son Romancero.
Ce texte, assez peu connu, m'a
enthousiasmé par sa saveur, l'originalité et la pertinence du
commentaire du poète sur son œuvre et la présence quasi
permanente de la poésie pure dans cet écrit apparemment
didactique.
Au jour où j'écris ces lignes,
il y a presque deux ans que je mûris ce projet de spectacle.
On comprendra mieux l'évidence de ce
rendez-vous si l'on sait que la vie a voulu que je fréquente de
très près la communauté gitane parmi laquelle je compte
bon nombre d'amis, de frères musiciens, de maîtres.
Un des moteurs du spectacle sera
d'intégrer au groupe de musiciens, flamencos pour la plupart, des
interprètes gitans, dépositaires de l'antique patrimoine
gitano-andalou, qui vont se réapproprier leur histoire, leur
culture, leurs coutumes ancestrales à travers les mots de Lorca.
Lorca leur a donné un livre, eux le
chantent, avec leurs voix de bronze et leur gestuelle ancestrale.
Les gitans rendent hommage au
poète qui leur rend hommage.
ROMANCERO GITANO
La musique
Il s'agit d'une composition
originale.
Le sujet m'autorise,
m'invite à réactiver ma culture flamenca, acquise auprès
des grands maîtres aujourd'hui disparus que furent Rafael Romero ou Juan Varea, mais aussi
Carmen Linares et Enrique Morente, que je considère comme un authentique
génie.
Réactiver les
enseignements de Pepe Habichuela, gitan, mon maître en guitare, de Juan
Romero, gitan sévillan et de Salvador Távora (la Cuadra de
Sevilla) dont le travail fut pour moi un facteur déterminant
et fondamental.
Le Romancero sera
soumis à mon souci constant de servir le texte, avec des moyens
relativement simples et efficaces, comme dans mes créations
précédentes qui ont fondé mon esthétique musicale.
4 chanteurs le
porteront, accompagnés par 4 instrumentistes : la guitare flamenca
dialoguera avec les percussions, le violoncelle, l'accordéon et deux
jeunes danseurs .
A noter que
l’œuvre sera
parsemée de citations de musique populaire, flamenca, andalouse.
Certaines
pièces, la majorité, sont de la création pure, d'autres
sont un jeu de questions-réponses entre la composition et la tradition,
certains fragments sont l'association des mots de Lorca avec des
mélodies traditionnelles, parfois quasiment oubliées comme la
Jabera ou la Rondeña.
Des tutti flamboyants (Romance de la lune, san
Miguel...) alterneront avec des thèmes profonds, intimistes,
minimalistes, (Romance de la Peine
noire, la nonne gitane...).
Les quatorze premiers
chants convergent vers le quinzième et dernier, l'immense Romance de la
garde civile espagnole.
Rythme entêtant,
répétitif, angoissant, de l'antique Seguiriya gitane, un
thème vocal majeur se dégage, récurrent, laissant des
espaces à la poésie déclamée.
On ne saurait,
à mon sens, traiter cette œuvre en ignorant la nature et les mécanismes de la musique
gitane-andalouse, pourtant nous
serons aux antipodes d'un récital de Flamenco.
Une écriture
originale servie par les sonorités "décalées" du
violoncelle et de l'accordéon conféreront à cette
œuvre la dimension universelle qu'elle requiert, néanmoins les
aficionados sauront détecter, sous-jacents, des rythmes comme la
petenera, le verdial, la bulería qui ancreront bien le sujet dans son
terreau andalou.
Federico Garcia Lorca
La mise en scène
Sobre, bien évidemment, et
guidée par le dramaturge à peine masqué qui
transparaît chez le Lorca poète.
Pas un poème du recueil qui ne
recèle un ou plusieurs personnages.
Unité de lieu.
Nous
implantons d'entrée le récit, les récits, dans une
évocation stylisée du mythique village gitan décrit dans
le dernier des poèmes. Mais la scénographie suggérera un
espèce de « Bronx », de ghetto : tôle
ondulée, couleur de rouille, géométrie urbaine de
n’importe quelle zone de n’importe quelle ville du monde.
L’universalité
du lieu élargira le débat et permettra de transposer le sujet
dans le temps d’aujourd’hui sans pour autant perdre les
spécificités du gitano-andalou véhiculées par
l’expression poétique, la musique, la danse et les physiques des
protagonistes.
Sur
cette agora transitent des hommes et des femmes incarnant tour à tour
les personnages de Lorca sans aucun folklorisme.
Tous témoignent et nous livrent leurs
amours, leur peine, l’horreur de leur persécution
séculaire.
Nous irons dans le sens de
l’« anti-pittoresque » que décrit Lorca dans
sa conférence sur le Romancero.
La gestuelle se nourrira de la gestuelle
flamenca, tant celle des chanteurs que celle des danseurs, et la matière
est riche.
Mais cette gestuelle n'est pas illustrative,
ni narrative, il conviendra de trier avec méticulosité les
éléments allant dans le sens des sujets.
Mon attention fut attirée par la notion
de danger permanent dans laquelle est baignée l’œuvre. Le
gitan, dans la vie réelle est lui-même l'objet d'une pression
constante de la société qui voudrait, sans y parvenir, le
soumettre.
Cette présence latente trouve son
apogée dans l'apocalyptique
mise à sac du village gitan par la garde civile.
Cette œuvre magistrale, épique,
tragique, est un cri révolté contre la barbarie subie par les
gitans andalous, mais aussi et surtout, un pamphlet contre toutes les
barbaries, tous les pogroms.
Ce récit poignant, scandé par le
groupe tout entier portera le spectacle à son paroxysme.
A noter que ce poème a généré une haine
mortelle de la garde civile à l'égard de Federico, haine qui a
trouvé son épilogue dans son monstrueux assassinat.
Précédemment dans
l’œuvre, Lorca aura donné une place importante à la
femme, et l'aura éclairée d'une lumière novatrice,
fraternelle, intime. Il aura fait défiler devant nous la Lune, Preciosa,
Juan Antonio el de Montilla, les compères, la nonne gitane, la femme
adultère, les archanges d'Andalousie, Antonio el Camborio, le mort
d'amour, el Amargo.
Dans la mosaïque d'une rare
beauté du Romancero gitano, la mort rôde mais elle est
côtoyée par la grâce et la fantaisie d'un Lorca
génial, qui a su donner un livre à l'Andalousie gitane.
Vicente Pradal
Repères biographiques
Vicente Pradal
Né en 1957
à Toulouse.
Fils du peintre
andalou Carlos Pradal.
Petit-fils de Gabriel
Pradal, député de la province d’Almería sous la
République.
Arrière-petit
fils de Don Antonio Rodriguez Espinosa, maître d’école de
Federico García Lorca à Fuentevaqueros.
Il a participé
à des centaines de concerts, aux côtés notamment de Juan
Varea, Rafael Romero, Carmen Linares ou Enrique Morente.
Il compte de nombreux
professeurs de guitares, mais se reconnaît un seul maître :
Pepe Habichuela.
Le monde classique le
sollicite pour jouer Bizet, Massenet ou Manuel de Falla.
Il enregistre avec
l’oriental Abed Azrié, compose et joue pour La Savetière
prodigieuse de Lorca, que met en scène Jacques Nichet, tourne avec
Jacques Rozier, écrit, enseigne, traduit.
Sa carrière de
compositeur commence en 1994 avec sa première création, La
Nuit Obscure, sur des poèmes du mystique espagnol Jean de la Croix.
Le succès est immédiat. Le disque obtient le grand prix de
l’Académie Charles Cros.
En 1996,
création du Cantique Spirituel qui conclut son expérience avec les
textes de Jean de la Croix ; la critique salue de façon unanime le
concept, la force de la composition et la qualité de
l’interprétation. Carmen Linares y tient le rôle principal.
En 1998, Carmen
Linares le sollicite pour la direction musicale et la composition originale de
la pièce l’Apocalypse, mise en scène et
interprétée par Irène Papas.
Cette même
année voit la création du Llanto por Ignacio Sánchez
Mejías (poème de Federico García Lorca) et le
début de sa complicité avec Michel Rostain.
En 2000, il compose et
met en scène L’Amour de Loin, à partir de poèmes de
Jaufre Rudel, troubadour occitan du XII ème siècle.
Le
Théâtre de Rome (Italie) le sollicite pour la composition musicale
du spectacle Les Filles d’Ismaël (texte d’Assia
Djebar) mis en scène par Gigi d’All Aglio.
L’année
2001 voit la création de Pelleas y Melisanda (poèmes de
Pablo Neruda) mis en scène par Michel Rostain, créé au
Théâtre de Cornouaille (Quimper).
Un compositeur en
marche, qui fonde sa création musicale sur son amour et sa connaissance
de la poésie classique et contemporaine espagnole.
Les
principales créations musicales de Vicente Pradal :
1994 : LA
NUIT OBSCURE poèmes de Saint Jean de la Croix (enregistrement Virgin)
Grand
prix du disque de l’Académie Charles Cros
1996 : LE
CANTIQUE SPIRITUEL Poème de Saint Jean de la Croix Avec Carmen Linares
1998 : L’APOCALYPSE (commande)
d’après Saint jean de Patmos
Avec
Irène Papas et Carmen Linares
LLANTO
POR IGNACIO SANCHEZ MEJIAS Poème
de Federico Garcia Lorca
Mise
en scène : Michel Rostain (enregistrement Empreinte Digitale /
Harmonia Mundi)
2000 : L’AMOUR
DE LOIN
(commande) Poèmes de Jaufre Rudel Création à Toulouse
LES FILLES
D’ISMAEL (commande) Dans le vent et la tempête
Texte
d’Assia Djebar Mise en
scène Gigi Dall’Aglio
2001 :
PELLEAS Y MELISANDA poème de Pablo Neruda
mise
en scène Michel Rostain
(disque en préparation).
J’ai
choisi de vous lire avec de brefs commentaires le Romancero gitano non seulement parce
qu’il est mon œuvre la plus populaire mais surtout parce
qu’elle est, à ce jour, celle qui indiscutablement a le plus
d’unité et où mon visage poétique apparaît
pour la première fois avec une personnalité propre, vierge de
tout contact avec un autre poète et définitivement
dessiné.
(...)
Le
Livre, dans sa globalité, bien qu’il se nomme Gitan, est le
poème de l’Andalousie et je l’appelle
« gitan » car le gitan est ce qu’il y a de plus
élevé, de plus profond, de plus aristocratique dans mon pays, de
plus représentatif de ses usages, celui qui garde la braise, le sang et
l’alphabet de la vérité andalouse et universelle.
Ainsi
donc le livre est un retable de l’Andalousie avec des gitans, des
chevaux, des Archanges, avec sa brise juive, avec sa brise romaine, des
fleuves, des crimes, avec la touche vulgaire du contrebandier et la touche
céleste des enfants de Cordoue qui taquinent Saint Raphaël.
Un
livre où c’est à peine si l’Andalousie visible est
exprimée, mais où palpite celle qu’on ne voit pas.
Et
maintenant je vais le dire : un livre anti-pittoresque, anti-folklorique,
anti-flamenco. Dans lequel une veste courte n’a pas sa place, ni un habit
de toréador, ni un chapeau plat ou un tambourin, où les
personnages servent des profondeurs millénaires et où il
n’y a qu’un seul personnage, grand et sombre comme un ciel
d’été, un seul personnage qui est: la Peine qui s’infiltre dans la
moelle des os, dans la sève des arbres et qui n’a rien à
voir avec la mélancolie ou la nostalgie ni avec aucune affliction ou maladie
de l’âme, qui est un sentiment plus céleste que terrestre:
la Peine Andalouse qui est une lutte de l’intelligence amoureuse avec le
mystère qui l’entoure sans pouvoir la comprendre.
(...)
J’ai
voulu fondre le Romance narratif avec le lyrique sans qu’ils ne perdent
aucune qualité et cet effort se voit récompensé dans
quelques uns des poèmes du Romancero comme le dénommé
Romance somnambule duquel se dégage une grande impression
d’anecdotisme, une ambiance dramatique aiguë et personne ne sait ce
qui se passe, pas même moi, car le mystère poétique est
aussi un mystère pour le poète qui le communique mais bien
souvent en ignore le sens.
(...)
Le
Livre commence avec deux mythes inventés : la Lune telle une ballerine
mortelle et le Vent tel un satyre. Mythe de la lune sur des terres de danse
dramatique, Andalousie intérieure concentrée et religieuse et
mythe de la plage tartésienne où l’air est doux comme la
peau d’une pêche et où tout drame ou toute danse est soutenu
par une aiguille intelligente de farce ou d’ironie.
(...)
Dans
le Romance Reyerta (la rixe) est exprimée cette lutte sourde, latente en
Andalousie et dans toute l’Espagne de groupes qui s’attaquent sans
trop savoir pourquoi, pour des raisons mystérieuses, pour un regard,
pour une rose, parce qu’un homme subitement sent un insecte sur sa joue,
pour un amour vieux de deux siècles.
(...)
Plus
loin apparaît le Romance somnambule, dont j’ai déjà
parlé, un des plus mystérieux du livre, que beaucoup
interprètent comme un Romance qui exprime le désir ardent de
Grenade pour la mer, l’angoisse d’une ville qui n’entend pas
les vagues dans ses jeux d’eaux souterrains et dans les brumes
ondulées dont elle couvre ses montagnes.
Voilà,
c’est ainsi...mais aussi autrement. C’est un acte poétique
du pur fond Andalou qui toujours aura des lumières changeantes
même pour l’homme qui l’a communiqué, moi, en
l’occurrence.
Si
vous me demandez pourquoi je dis : « Mille tambourins de verre
blessaient l’aurore » je vous dirai que je les ai vus dans les
mains d’anges et d’arbres, mais je ne saurai pas vous en dire plus,
ni encore moins en expliquer le sens.
Et
c’est bien qu’il en soit ainsi.
L’homme,
par le biais de la poésie, s’approche plus rapidement du tranchant
auquel le philosophe et le mathématicien tournent le dos en silence.
(...)
Plus
loin apparaît dans l’ouvrage le Romance de la Femme
Adultère, à la forme gracieuse et imagée, mais celui
là oui, est bien une pure anecdote andalouse, populaire jusqu’au
désespoir et comme je le considère comme le plus primaire, le
plus flatteur de sensualités et le moins andalou, je ne le lis pas.
En
opposition à la nuit entraînante et ardente de la femme
adultère, nuit de haut plateau et d’osier ombragé,
apparaît cette nuit de Soledad Montoya, concrétisation de la peine
irrémédiable, de la peine noire de laquelle on ne peut sortir
qu’en ouvrant avec un couteau une boutonnière bien profonde du
côté droit.
La
peine de Soledad Montoya est la racine du peuple andalou.
Elle
n’est pas angoisse car on peut sourire en ayant de la peine, ce n’est
pas non plus une douleur qui aveugle car jamais elle ne provoque de larmes;
c’est un désir sans objet, c’est un amour aigu pour rien,
avec la certitude que la mort (préoccupation récurrente de
l’Andalousie) respire derrière la porte.
(...)
Dans
le poème font irruption subitement les Archanges qui expriment les trois
grandes Andalousies.
Saint
Michel, roi des airs, qui survole Grenade, ville de torrents et de montagnes.
Saint
Raphaël, Archange pèlerin qui vit dans la Bible et le Coran,
peut-être plus l’ami des musulmans que des chrétiens, qui
pêche dans la rivière de Cordoue.
Saint
Gabriel, l’Archange annonciateur, père de la propagande, qui
plante ses lys dans la tour de Séville.
(...)
Maintenant
apparaît dans le retable un de ses héros les plus nets,
Antoñito el Camborio, le seul dans tout le livre qui m’appelle par
mon nom au moment de sa mort.
Authentique
gitan, incapable de faire le mal, comme beaucoup qui meurent de faim
actuellement parce qu’ils refusent de vendre leurs voix
millénaires aux « messieurs » qui eux ne
possèdent que l’argent, ce qui est si peu de chose.
(...)
Je
ne dirai que peu de choses de cette force andalouse, centaure de mort et de
haine qu’est Amargo.
Lorsque
j’avais huit ans, alors que j’étais en train de jouer dans
ma maison de Fuente Vaqueros, se pencha à la fenêtre un jeune
homme qui me parut être un géant et qui me regarda avec un
mépris et une haine que jamais je n’oublierai, et qui cracha
à l’intérieur avant de disparaître.
Au
loin une voix l’appela : « Amargo,viens ! »
Depuis
Amargo ne cessa de croître en moi jusqu’à ce que je puisse
définir pourquoi il me regarda ainsi, ange de la mort et du
désespoir qui garde les portes de l’Andalousie. Ce personnage est
une obsession dans mon œuvre
poétique. Aujourd’hui je ne sais si je l’ai vu ou si
ce fut une apparition, si je l’ai imaginé ou s’il a failli
m’étrangler de ses mains.
(...)
Après,
dans le Romancero et, dernièrement dans le final de ma tragédie
Bodas de Sangre, l’on pleure aussi, j’ignore pourquoi, ce
personnage énigmatique :
...
Avec un couteau,
avec
un petit couteau,
le
jour dit, entre deux et trois heures,
s’entretuèrent
les deux hommes de l’amour.
Avec
un couteau,
avec
un petit couteau
qui
à peine contient dans la main...
Mais
quelle rumeur de sabots et de courroies entend-on à Jaen ou dans les
montagnes d’Almería ?
Voici
qu’arrive la Garde Civile .
C’est
le thème fort du livre et le plus difficile et incroyablement
anti-poétique. Malgré tout, il ne l’est pas.
Madrid 1926
(traduction Vicente Pradal)
Quelques
poèmes
Romance
de la lune, lune
La
lune vint à la forge
dans
sa jupe de nards.
L'enfant
la regarde, regarde.
La
regarde l’enfant.
Dans
l'air vibrant
la
lune déploie ses bras
et
étale, lubrique et pure,
ses
seins de dur étain.
-
Fuis lune, lune, lune.
Si
les gitans survenaient
ils feraient avec ton cœur
des
colliers et des anneaux blancs.
-
Enfant, laisse-moi danser.
Quand
viendront les gitans
ils
te trouveront sur l’enclume,
avec
tes tendres yeux fermés.
-
Fuis, lune, lune, lune.
j’entends
déjà leurs chevaux.
-
Enfant, laisse-moi, ne piétine pas
ma
blancheur amidonnée.
Le
cavalier s'approchait
battant
le tambour de la plaine.
Dans
la forge l’enfant
a
les yeux fermés.
Par
l’oliveraie venaient,
bronze
et rêve, les gitans,
les
têtes levées et les yeux entr'ouverts.
Comme
chante la chouette,
ah,
comme elle chante sur l’arbre !
Par
le ciel va la lune
un
enfant à la main
Dans
la forge pleurent,
clament
les gitans.
Le
vent veille, veille.
Là
veille le vent.
Romance
somnanbule
Vert,
que je t'aime, vert.
Vent
vert. Vertes branches.
La
barque sur la mer
et
le cheval dans la montagne.
L'ombre
à la ceinture
elle
rêve sur son balcon,
chair
verte, verte chevelure,
avec
des yeux d'argent froid.
Vert,
que je t'aime, vert.
Sous
la lune gitane
les
choses la regardent
et
elle ne peut les regarder.
Vert,
que je t'aime, vert.
De
grandes étoiles de givre
viennent
avec le poisson d'ombre
qui
ouvre le chemin de l'aube.
Le
figuier frotte son vent
avec
le rugueux de ses branches,
et
le mont, chat sournois,
hérisse
ses aigres agaves.
Mais
qui viendra ? et par où ?...
Elle
reste sur son balcon,
chair
verte, verte chevelure,
rêvant
en la mer amère.
-
Compère, je veux échanger
mon
cheval pour votre maison,
ma
selle pour votre miroir,
mon
couteau pour votre mante.
Compère,
je viens sanglant
depuis
les portes de Cabra.
-
Si je le pouvais, garçon,
cette
affaire se conclurait.
Mais
déjà je ne suis plus moi
et
ma maison n'est plus ma maison.
-Compère,
je veux mourir
décemment
dans mon lit.
D’acier,
si cela se peut,
avec
des draps de Hollande.
Ne
vois-tu pas ma blessure
de
la poitrine à la gorge?
-
Trois cents roses brunes
porte
ton plastron blanc.
Ton
sang suinte, et son odeur
est
autour de ta ceinture.
Mais
déjà je ne suis plus moi
et
ma maison n'est plus ma maison.
-
Laissez-moi monter au moins
jusqu'aux
hautes balustrades;
laissez-moi
monter! laissez-moi,
jusqu'aux
vertes balustrades.
Balustrades
de la lune
d’où
coule la voix de l’eau.
Déjà
montent les deux compères
vers
les hautes terrasses
laissant
une trace de sang.
Laissant
une trace de larmes.
Sur
les toits tremblaient
les
lanternes de fer-blanc.
Mille
tambourins de cristal
blessaient
le grand matin.
Vert,
que je t'aime, vert,
vent
vert, vertes branches.
Les
deux compères montèrent.
Le
grand vent laissait
a
la bouche un étrange goût
de
fiel, de menthe et de basilic.
-
Compère ! Où est-elle, dis-moi,
où
est-elle ta fille amère ?
Combien
de fois elle t’attendit !
Combien
de fois elle t'a attendu,
visage
frais, noire chevelure,
sur
cette verte terrasse.
Sur
la face d’eau de la citerne
se
balançait la gitane.
Chair
verte, verte chevelure,
avec
des yeux d’argent froid.
Un
glaçon de lune
la
soutient sur l'eau.
La
nuit s'est faite intime
comme
une petite place.
Des
gardes civils ivres
cognaient
à la porte.
Vert,
que je t'aime, vert,
Vent
vert, vertes branches.
La barque sur la mer,
et
le cheval dans la montagne.
Romance
de l’assigné
Ma
solitude sans repos !
Les
petits yeux de mon corps
et
les grands yeux de mon cheval
ne
se ferment pas pour la nuit
ni
ne regardent ailleurs,
là
où s'éloigne tranquille
un
rêve de treize barques.
Mais
propres et durs,
écuyers
vigilants,
mes
yeux surveillent le nord
de
métaux et de rocs,
où
mon corps sans artères
consulte
des cartes glacées.
Les
boeufs denses de l'eau
assaillent
les garçons qui se baignent
à
la lune de leurs cornes ondulées.
Et
les marteaux chantaient
sur
les enclumes somnambules
l'insomnie
du cavalier
et
l'insomnie du cheval.
Le
vingt-cinq du mois de juin
on
vint dire à Amargo :
-
Tu peux couper, si ça te chante,
les
lauriers roses de ton patio.
Peins
une croix sur la porte
et
mets ton nom au-dessous,
parce
que ciguës et orties
naîtront
à tes côtés,
et
des aiguilles de chaux mouillée
te
mordront aux souliers.
Ce
sera à la nuit, dans les ténèbres,
par
les monts aimantés
où
les bœufs de l'eau
boivent
les joncs en rêvant.
Demande
lumières et cloches.
Apprends
à croiser les mains,
et
goûte les vents frais
de
métaux et de rochers,
car
tu seras, dans les deux mois,
gisant
et enseveli.
Santiago
balance dans le vent
une
épée de nébuleuse.
Un
silence grave émanait
du
dos du ciel cambré.
Le
vingt-cinq du mois de juin
Amargo
ouvrit les yeux,
et
le vingt-cinq du mois d’août
il
s'étendit pour les fermer.
Des
hommes descendaient la rue
pour
voir l’assigné
qui
fixait sur le mur
sa
solitude en repos.
Et
le suaire impeccable,
de
dur accent romain,
de
ses plis rigides
donnait
équilibre à la mort.