DOSSIER PÉDAGOGIQUE

 

 

 

 

 

La Visite de la

Vieille Dame

De Friedrich Dürrenmatt

Mise en scène de Omar Porras

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Théâtre

 

 

Durée : 1h45 sans entracte

 

 

La Visite de la Vieille Dame

 

texte de Friedrich Dürenmatt

 

Traduction de Jean-Pierre Porret.

Les Editeurs de l'Arche sont l'agent théâtral de la pièce.

 

 

TEATRO MALANDRO

Mise en scène : Omar Porras

Assistants à la mise en scène : Domenico Carli, Joan Mompart

 

Distribution *

 

Comédiens : Claude Barichasse, Jean-Marc Bassoli, Séverine Blanc, Francisco Cabello, Camille Figuéréo, Stéphanie Gagneux, Philippe Gouin, Fabiana Medina, Omar Porras, Alexandre Vigouroux, Caroline Weiss

 

Scénographie : Fredy Porras, Omar Porras

Décors : Fredy Porras

Masques : Fredy Porras, Isabelle Matter

Création costumes : Maria Gálvez, Omar Porras

 

Lumières : Mathias Roche

 

Technique et construction décors: Jean-Marc Bassoli, François Béraud

Réalisation costumes : Maria Gálvez, Stéphanie Wahli

Accessoires: Séverine Blanc, Laurent Boulanger, Sylvia Faleni

Peinture : Sylvia Faleni

 

Musique et univers sonore : José-Luis Asaresi, Andres García,

Ludovic Guglielmazzi, Omar Porras

Régie son : Ludovic Guglielmazzi

Régie plateau : Jean-Marc Bassoli, Laurent Boulanger

Habilleuse : Noémie Stalder

 

Régie générale : Olivier Lorétan

Administration : Didier Charmelot

Communication : Marie-Thérèse Bonadonna

 

Production : Teatro Malandro

Coproduction : Théâtre ForuMeyrin, Maison de la Culture de Loire-Atlantique, Théâtre de la Ville – Paris, Equinoxe Scène Nationale de Châteauroux, La Comédie de Reims.

Avec le soutien de : Fondation Pro Helvetia – Fondation suisse pour la culture , la Loterie Romande.

Le Teatro Malandro est soutenu par le DIP de l'Etat de Genève et la Ville de Genève - Département des Affaires Culturelles

 

 

 

·        Sous réserve de modifications

 

 

 

Extraits de presse

 

«Il y a une trouvaille à la minute, du passage du chemin de fer fumant et grinçant de toutes bielles à la moto pétaradante en passant par la robe qui devient arbre, l’homme qui se fait rocher, les décors en carton pâte aussi fantaisistes que mobiles, ou encore la pulsation obsédante d’un cœur invisible. Mais cette exubérance explosive, loin de nuire au propos de la pièce l’aiguise et le renforce. » A.P.D., « La folie d’Omar Porras de retour sur scène », Presse Océan, 8 mars 2004.

 

« Une grande fête des morts. Une mascarade grinçante dans des éclats de cuivres. Un carnaval. Il fallait l’intelligence d’Omar Porras pour entendre, sous la surface polie en comédie de mœurs de La Visite de la vieille dame de Friedrich Dürrenmatt, la sarcastique férocité, la couleur criarde, l’outrance. (…) Ce qui émeut sans doute le plus, ici, c’est le jeu, la finesse du jeu par-dessous les masques et le dessin assez strict de la représentation. Le carnaval n’est pas désordre. Le spectacle est fascinant, la troupe unie et parfaitement accordée au propos. » Armelle Héliot, « La férocité des masques », Le Figaro, 4 mai 2004.

 

« Omar Porras, servi par des comédiens parfaits, jamais ne fait peser le poids de la parabole ni n’accuse le trait de la satire. Il invente pour cette sarabande grotesque de l’irresponsabilité et de la culpabilité, de la trahison et de la vengeance, de la compromission avec l’ordre matériel des choses et de l’absence d’idéal, des images splendides, une féerie de masques, de lumières où dominent les rouges et les verts, de jeux d’ombres et de nuit, de costumes et de décors aux proportions étranges et absurdes. » Fabienne Darge, Le retour animé d’une « Vieille Dame » au pays », Le Monde, 6 mai 2004.

 

« Et par on ne sait quelle farcesque alchimie, la fable tout entière montée en très morbide commedia dell’arte, nourrie en permanence d’un luxuriant baroque latino-américain, n’en est que plus terrible. Retrouve les accents de la tragédie. » Fabienne Pascaud, « La parade des âmes en peine », Télérama, 8 au 14 mai 2004.

 

« L’invention est dans chaque costume, chaque maquillage, chaque composition. Les lumières, les jeux d’ombres, les quelques éléments de décor, un rideau de guingois, un jupon relevé qui devient toile de fond, autant d’idées simples et percutantes qui signent un spectacle inventif, audacieux, intelligent. » Marion Thébaud, « Sarabande satirique », Figaroscope, 12 au 18 mai 2004.

 

De cette fable impitoyablement ciselée, Omar Porras souligne les traits comiques avec son habituel brio : costumes et masques grossissants, voix travaillées, font de chaque personnage une « entité » remarquable, un spectacle dans le spectacle, un bonheur visuel et sonore encore accru par la qualité du puzzle musical composé par Porras et consorts. »C.S.C., « Une grande visite », Dernières Nouvelles d’Alsace, 26 novembre 2004.

 

 

El gran teatro del mundo par Omar Porras

Le grotesque est le visage d’un monde qui a perdu la face.

 

Entrez dans le lieu où vous pourrez célébrer et sublimer la misère de notre découragement ! Voici le Théâtre de La Visite de la Vieille Dame, véritable paradoxe scénique, où le visage de l’homme prend le masque de la cruauté et où sans vergogne il travestit sa lâcheté de bons sentiments. Là, les Divinités – Justice, Civisme et Honnêteté – arborent le masque de la cupidité. Certes Dürrenmatt dénonce l’homme d’une société qui préconise la morale, mais, finalement, c’est l’homme lui-même qui se transforme en son propre bourreau. L’homme édifie religieusement et consciencieusement sa Sodome et sa Gomorrhe où il maquille la justice des couleurs criardes de sa vérité.

 

Mais quel est le vrai visage de la justice dans La Visite de la Vieille Dame ? Celui d’une femme outragée ? D’une enfance violée qui traque son amour animé par le sentiment de la vengeance ? A-t-on le droit de la juger ? Ou le vrai visage de la justice est-il incarné par le pasteur qui accuse le péché de l’homme, mais qui exerce son ministère en guidant ses fidèles vers la seule lumière qui éclaire notre monde : la cupidité ? Peut-on le juger ? Difficile de répondre …Quelle alléchante farce et quel délicieux bordel !

 

Dans cette œuvre de Friedrich Dürrenmatt, l’homme fait tout ce qui est permis pour «gagner» sa vie et pour cela il va jusqu’à vendre la sienne et celle des autres. Ainsi, nous acquérons notre prospérité, notre confort et notre luxe en essayant de préserver notre liberté, en nous protégeant d’une vie profane. Animés de bons sentiments, nous sommes certains d’agir au nom des faibles, au nom de Dieu et des institutions. En fait, nous défendons le prix de ces principes, non leur valeur !

 

Les pièces de Dürrenmatt ne sont pas absurdes, elles révèlent le cruel grotesque du réel. Le grotesque d’une société équitable où l’homme s’alimente de l’iniquité. Et l’humanisme de se transformer lentement en assassin avec l’approbation et les applaudissements des citoyens. Du malaise qui grandit au fil de la pièce surgit un univers scénique inspiré d’une géographie de l’enfance, une atmosphère de souvenir inquiétant, digne d’un lieu de conte. Dans cet espace – allégorie de l’enfance violée – l’amour se transforme peu à peu « en quelque chose de maléfique, comme les pâles champignons et les étranges visages que forment les racines » de la forêt de l’Ermitage.

(Extrait tiré de La Visite de la Vieille Dame.)

 

 

 

 

 

 

Synopsis

 

« Le monde a fait de moi une putain ; je veux faire du monde un bordel ! »

Extrait de La Visite de la Vieille Dame de Friedrich Dürrenmatt.

 

Lorsque la milliardaire Clara Zahanassian descend du train dans la petite gare de Güllen, tous les habitants lui réservent un accueil aussi somptueux que leur misère le permet. C'est qu'ils comptent bien, en l'attendrissant sur leur sort, lui soutirer quelques millions pour relancer les affaires. "Je vous donne cent milliards, et pour ce prix je m'achète la justice." Cent milliards contre la tête d'Alfred Ill, son ancien amant qui l'avait éconduite, trahie et abandonnée. Partie sous les moqueries et les insultes de ses concitoyens parce qu'elle avait le ventre rebondi, elle revient en semant les graines de la cupidité. Tout d'abord horrifiés par sa conception de la justice, heurtés dans leur philanthropie, les habitants de Güllen cèdent progressivement à la tentation de la prospérité. Fable cruelle, La Visite de la Vieille Dame tranche dans le vif par son ironie assassine. L'œuvre du protestant Friedrich Dürrenmatt se trouve de manière surprenante en parfaite résonance avec l'univers grotesque et baroque du Teatro Malandro : les masques rehaussent davantage encore le carnaval macabre du texte, la sarabande des terrifiantes chaussures jaunes souligne l'éclat du symbole. Après la quête de l'utopie de Ay! QuiXote, après l'univers onirique de L'Histoire du Soldat, Omar Porras propose, sans mélancolie aucune, une satire grinçante : serait-ce le miroir de notre monde actuel ?

 

 

Extraits

 

BOBY

Et maintenant, Clara Zahanassian, vous voulez la justice ?

CLARA

Je me l’offre. Cent milliards pour Güllen, si quelqu’un tue Alfred Ill.

 

LE MAIRE, se levant, pâle et digne

Madame Zahanassian ! Nous sommes encore en Europe et nous ne sommes toujours pas des païens. Au nom de la ville de Güllen, au nom de l’humanité, je refuse votre offre. Nous préférons rester pauvres, plutôt que de nous couvrir de sang.

 

LE PROVISEUR

La tentation est trop forte et notre misère trop amère.

Mais j'en sais encore davantage : je serai complice.

Je sens que je me transforme lentement en assassin.

 

 

 

Friedrich Dürrenmatt : biographie

 

Né en 1921 à Konolfingen (canton de Berne), Friedrich Dürrenmatt passe son enfance dans l'Emmental, sous la houlette de son pasteur de père. En 1935, la famille Dürrenmatt déménage à Berne où le futur auteur effectue ses études secondaires. Il y entreprend également des études universitaires de littérature allemande et de philosophie qui le rendront attentif tout au long de sa vie aux problèmes historiques, politiques et à ce qu'on appelle aujourd'hui les faits de société. Pourtant, en 1946 il interrompt ses études, sûr de lui, pour se consacrer à l'art. A l'art, car comme il l'a écrit à son père : "Il ne s'agit pas de décider si je vais devenir un artiste ou non, car cela ne se décide pas, on le devient par nécessité. (…) Dois-je peindre ou écrire ? Je me sens appelé par les deux."

C'est à partir des années 1950, coïncidant grosso modo avec son installation à Neuchâtel (1952), que ses oeuvres commencent véritablement à laisser leur empreinte dans le paysage littéraire germanophone. Il s'impose notamment par ses romans policiers Le Juge et son Bourreau (1951) ou encore Le Soupçon (1952) qui reposent sur les épaules d'un commissaire vieillissant, atteint du cancer, anti-héros pétri d'Ancien Testament et d'ironie cruelle. Allégorie d'une justice vieillotte et décatie ?

Thème central d'une œuvre axée sur la morale et la métaphysique, la justice est au cœur de La Visite de la Vieille Dame, pièce mise en scène pour la première fois le 29 janvier 1956, au Schauspielhaus de Zurich. Encore une fois, la justice, imagée à travers un personnage attaqué de toutes parts par le temps, muni de prothèses, se retrouve telle la toiture qui porte toute la société, en passe de s'écrouler. C'est à partir de cette pièce de théâtre que l'auteur suisse alémanique devient mondialement connu. Ses œuvres ont été traduites en plus de quarante langues, et il a plusieurs fois remporté des prix. Dans l'univers de Dürrenmatt, la tragédie n'a plus de place en tant que telle, elle ne peut que s'allier à la comédie pour déboucher sur le grotesque : ce sont désormais "les secrétaires de Créon qui règlent le cas Antigone". Toutefois, ses pièces ne peuvent que nous interpeller sur l'attitude morale de l'individu et de la collectivité, sans pour autant nous proposer une "morale" tranchée. Elle nous laisse souvent aussi désemparés face à ses œuvres que face à notre vie même.

Intéressé à la production cinématographique, Dürrenmatt a composé La Promesse, écrit en 1958, qui de scénario est devenu roman (puis adapté en 2001 par le réalisateur américain Sean Penn sous le titre The Pledge). La Visite de la Vieille Dame a également été portée à l'écran avec force et fraîcheur par le réalisateur sénégalais Djibril Diop Mambéty (1992) sous le titre emblématique de Hyènes. On ne compte plus aujourd'hui les versions du petit et du grand écran des œuvres de Dürrenmatt.

Contrastant avec l'atmosphère grinçante de ses écrits, sa vie respirait l'hédonisme, perceptible au bouquet des Bordeaux qu'il dégustait et au parfum suave des Havanes. De plus, il était en société un conteur aussi divertissant que fascinant. Le plaisir toujours à portée de main, entouré d'amis, Dürrenmatt a cultivé la vie d'autant plus fort que la mort a rôdé autour de lui, longtemps avant son départ, telle un memento mori. Et c'est en 1990 qu'elle l'a emporté.

N.B. Nous remercions le Centre Dürrenmatt à Neuchâtel (www.cdn.ch/)

ainsi que les Archives littéraires suisses qui nous ont

fourni le cliché ci-dessus (©Archiveslittérairessuisses).

 

La Visite de la Vieille Dame - naissances

Emergence d'un texte

 

Sa femme ayant été hospitalisée à l'hôpital de Berne, Friedrich Dürrenmatt a fait durant une certaine période plusieurs fois le trajet en train entre Neuchâtel et Berne. Ces petits voyages au cœur de la Suisse ont fait germer en lui l'idée d'un roman : Eclipse de Lune. Mais ayant besoin d'argent et pensant qu'écrire une pièce de théâtre lui en rapporterait plus qu'un roman, l'auteur transforma Eclipse de Lune en La Visite de la Vieille Dame.

 

"Si cette idée d'une transposition théâtrale ne m'était pas venue, je n'aurais jamais écrit La Visite de la Vieille Dame. La version scénique de l'œuvre n'a pas consisté à transformer le village de montagne en une bourgade. En fait, j'ai surtout exploité une circonstance de détail : même les trains directs, entre Berne et Neuchâtel, s'arrêtent à Ins et à Kerzers ; si bien qu'on est contraint de regarder ces deux minables petites gares, impatientés par cette interruption qui ne dure d'ailleurs qu'une ou deux minutes. Ces minutes m'ont été vraiment profitables, elles m'ont conduit tout naturellement à la première scène de la pièce. Et c'est tout naturellement que, par la suite, le village de montagne est devenu Güllen, et que Walt Lotcher est devenu Claire Zahanassian.

Dès qu'une gare est sur scène, la forme interne de la pièce est donnée ; celle de l'improvisation. Un train doit arriver : facteur d'imprévu. Mais en outre, une gare suppose l'attente de quelqu'un. Plus grande est l'attente (et dans le cas présent, elle mobilise non pas un seul individu, mais toute la bourgade, parce que la puissance ou la richesse du visiteur sont énormes), plus la scène offre de possibilités : la petite gare est préparée comme pour une fête, etc. On peut aussi faire arriver le voyageur trop tôt, trop tard, ou ne pas le faire arriver du tout. J'ai choisi le "trop tôt". Les habitants de Güllen attendent un omnibus, mais c'est un direct qui s'arrête (idée que m'inspira la sonnette d'alarme). En outre, la gare offre d'elle-même l'idée de moult accessoires scéniques : entrée en litière de l'acteur principal, suite gigantesque, majordomes, soubrettes, etc. Pourquoi une personne si riche voyage-t-elle en train, et pas en voiture ? Cette question me conduisit à l'idée des prothèses : dans sa vie terriblement agitée, cette personne a subi tant d'accidents de voiture et d'avion qu'elle ne voyage plus qu'en train.

Ces nouvelles prémisses, auxquelles s'en ajoutèrent beaucoup d'autres, firent pencher la balance. L'"atmosphère scénique" (et non le désir d'écrire un rôle pour la Giehse [la comédienne qui interpréta la première fois le rôle de Claire Zahanassian] me conduisit à changer le sexe du personnage principal.

La première scène de la Visite exige une femme. De même, le début de l'Eclipse de Lune exige un homme. Là, on n'attend personne, mais quelqu'un fait irruption, et ce quelqu'un ne peut être que seul." Friedrich Dürrenmatt, La Mise en Œuvres, traduit de l'allemand par Etienne Barilier, Julliard / L'Âge d'Homme, 1985, p. 194-195.

 

 

 

 

 

 

 

La Visite de la Vieille Dame – du texte aux mises en scène

Rayonnement du texte et bourgeonnement des mises en scène

 

Créée le 29 janvier 1956 par Oskar Wälterlin au Schauspielhaus de Zürich, la pièce de La Visite de la Vieille Dame a par la suite fait le tour du monde, elle a été reprise par Peter Brook (1957/58,    1958, 1960), Giorgio Strehler (1961) et en France par Olivier Hussenot (1957) et Hubert Gignoux.

Elle a également été portée au petit écran (pour la première fois en 1958 par le réalisateur Ludwig Cremer avec l'auteur, mais il y en eut d'autres) comme au grand. Parmi les films pour le cinéma, voici les plus célèbres : "The Visit" (1964), produit par la Twentieth Century Fox, avec dans le rôle de Klara Zahanassian – Ingrid Bergman – et Anthony Quinn dans le rôle de Serge Miller (Ill) ; cette version offre un "happy end" à cette histoire - nous sommes à Hollywood !. Plus récemment (1992), Djibril Diop Mambéty, réalisateur sénégalais, propose une très belle lecture de l'œuvre emblématiquement nommée : "Hyènes". La pièce a également connu une adaptation à l'opéra : en 1971, Gottfried von Einem en a composé la musique à partir d'un livret écrit par l'auteur. Opéra en trois actes, cette œuvre a été jouée le 23 mai 1971 au Wiener Staatsoper (mise en scène Otto Schenk).

 

 

La Visite de la Vieille Dame – significations ?

Tragi-comédie en trois actes

 

Ce sous-titre a été ajouté en 1957 lors de la réédition du texte. Quelle est la signification du croisement des genres ? Eléments de réponse par Hubert Gignoux, homme de théâtre qui a côtoyé de très près Friedrich Dürrenmatt.

 

"La tragédie suppose la faute, la misère, la mesure, la responsabilité. Dans le charivari de notre siècle il n'y a plus de coupables, plus de responsables … Nous sommes trop collectivement coupables et trop collectivement insérés dans les péchés de nos pères et ancêtres … Seule la comédie est à notre mesure. Notre monde nous a menés tout à la fois au grotesque et à la bombe atomique, comme d'ailleurs les peintures de Jérôme Bosch sont à la fois grotesques et apocalyptiques … Nous pouvons produire le tragique par la comédie, le créer en tant que moment effrayant, en tant qu'abîme qui s'ouvre. Maintes tragédies de Shakespeare ne sont-elles pas des comédies d'où surgit le tragique ? … L'absurdité, la perdition de ce monde peuvent porter au désespoir, mais celui-ci n'est pas une conséquence de ce monde : c'est une réponse qu'il lui donne. (…) Dürrenmatt, en réalité, ne nous montre jamais un "homme courageux", ou du moins jamais il ne lui donne de vraies chances. Il le ridiculise ou le désarme si bien, dans sa nature même, que sa défaite est inévitable au terme de l'action. Celui auquel va sa plus grande sympathie, le chrétien déchu du Mariage de Monsieur Mississipi, vend la mèche dans une adresse au public : "Et voilà que l'amateur de fables cruelles et de comédies inutiles qui m'a créé – ce protestant à la plume

coriace, ce perdu de l'imagination m'a cassé pour goûter à la pulpe de mon être … pour me jeter dans le creuset de sa comédie, non pas en vainqueur, mais en vaincu, seule situation où l'homme se retrouve toujours." Cette dernière phrase, [ailleurs] "les comédies inutiles", tout à l'heure "il n'y a plus de coupables, plus de responsables", et la profession de non-foi du Ministre, de tels signes sont clairs : le courage ne sert à rien, il est condamné d'avance dans un monde sans valeurs, sans lois, quoi que nous fassions nous allons à l'échec et, pour une raison à élucider (transcendante ?) nous n'en méritons pas plus, c'est même très bien ainsi."

 

 

 

 

 

L'œuf de l'explication

Lorsque Dürrenmatt "projette une vieille milliardaire couverte de bijoux, rafistolée à coup de prothèses, dans la petite ville maintenant ruinée qui l'a chassée jadis parce qu'elle attendait un enfant sans père, il la montre offrant sa fortune contre la vie du séducteur qu'elle aime encore, et l'acquiescement de Güllen à ce marché qui lui coûtera son âme, prit le sens pour plusieurs commentateurs allemands, d'une allusion au plan Marshall et à la renaissance économique de leur pays. Cependant, l'auteur ne se sent lié par aucune exégèse.

 

"Des malentendus s'introduisent lorsque, dans le poulailler de mes pièces, on cherche l'œuf de l'explication que je me refuse obstinément à pondre", a-t-il écrit.

 

Chez lui, en effet, on dirait que c'est l'imagination qui pense, la fabulation qui raisonne. (…) "Le monde est mauvais, mais son cas n'est pas désespéré. Il ne le devient que si on lui applique une échelle de valeurs absolue" faisait-il dire à l'un de ses personnages. Malgré quelques "petites phrases" de ce genre, malgré un point de vue évident sur la condition humaine, rien donc qui ressemble moins à un théâtre à thèse. Et non seulement les péripéties de l'intrigue y parlent elles-mêmes plus souvent que les affirmations d'idées, mais aussi les passions des personnages (La Visite de la vieille dame prend sa vie dans une histoire d'amour). C'est l'utilisation éloquente des costumes, des objets, du décor, de la musique de scène. C'est l'apparition de chaussures neuves, jaunes, criardes, aux pieds des habitants de Güllen, qui avoue, sans un mot, leur décision de vendre leur conscience en échange de la prospérité."

 

Bibliographie des principales œuvres traduites de F. Dürrenmatt


Théâtre

La Visite de la Vieille Dame

La Panne

Le Mariage de M.Mississipi

Frank V – opéra d'une banque privée

Le Météore

Les Physiciens

Romans

Le Juge et son Bourreau

Le Soupçon

Grec cherche Grecque

La Promesse

Justice

La Mission

Essais

Problèmes du théâtre

Conférence sur Schiller

Pour Vaclav Havel


 

Bibliographie critique

H. Bänzinger, Frisch und Dürrenmatt, Niemeyer, 1987.

H. Badertscher, Dramaturgie als Funktion der Ontologie, Haupt, Berne, 1979.

E. Brock-Sulzer, Friedrich Dürrenmatt. Stationen seines Werkes, Zurich, 1986.

J. Knopf, F. Dürrenmatt, Beck, Munich, 1988.

L. Tantow, F. Kafka und F. Dürrenmatt, Röhrig, 1988.

T. Tiusanen, Dürrenmatt : a Study in Plays, Prose, Theory, Princeton Univ. Press, 1977.

Revue : "Visites à Friedrich Dürrenmatt. Etudes et témoignages", Nouvelle Revue Neuchâteloise,

Printemps 2000, n°65.

 

 

 

 

Omar Porras : portrait

Né à Bogota en Colombie, Omar Porras se forme à la danse et au théâtre au cours de diverses expériences artistiques en Amérique latine et en Europe. Il fonde en 1990 à Genève le Teatro Malandro, centre de création, de formation et de recherche où il développe une démarche créative très personnelle, basée sur le mouvement. Sa technique théâtrale, extrêmement riche, est à la fois occidentale et orientale, inspirée de la biomécanique, du théâtre balinais, indien et japonais. D’Ubu Roi à « La Visite de la Vieille Dame » et en 2003 L'Histoire du Soldat (texte de C.F. Ramuz et musique d'Igor Stravinsky - présenté à Genève en octobre 2003, repris au Théâtre de la Ville – Paris en septembre 2004), Omar Porras mêle l’art de l’acteur, de la marionnette, la musique et la danse ; il place le corps au centre de ses recherches théâtrales, dans un travail d’harmonisation entre l’acte et la parole où le rythme et le chant occupent une place importante.

En tant qu’acteur, il a joué dans presque chacune de ses créations et il a

également interprété le rôle de Hinkfuss dans Ce soir on improvise de Pirandello,

spectacle mis en scène par Claude Stratz et présenté à la Comédie de Genève et au Théâtre de l’Athénée à Paris (1998). Il a entre autres mis en scène un spectacle

musical avec la compositrice et interprète Angélique Ionatos : Alas pa’ volar spectacle qui rend hommage à la vie et à l'œuvre de Frida Kahlo (Théâtre ForuMeyrin, Théâtre de la Ville à Paris et tournée en 2003 et 2004). En mars 2005, il a créé avec le Teatro Malandro El Don Juan d’après Tirso de Molina, spectacle qui a démarré une tourné internationale après ses premières représentations au Théâtre de la Ville – Paris.

Parallèlement à ses nombreuses mises en scène, Omar Porras a organisé et

dirigé plusieurs ateliers qui permettent à des comédiens de découvrir le travail du

masque et de développer la conscience du geste dans un dessein plus large qui vise une théâtralité organique. Que ce soit auprès de l’E.S.A.D. en 2001 et 2002 (Ecole supérieure d’art dramatique de Genève), à l'Equinoxe de Châteauroux (2003) ou encore à l’Atelier de Paris Carolyn Carlson (2003), Omar Porras est en perpétuelle

recherche avec les comédiens, dans une relation de réciprocité qui nourrit aussi bien l’enseigné que l’enseignant. Parmi ses projets pédagogiques récents, il a rejoint les autres enseignants - comédiens, metteurs en scène - sollicités par la nouvelle Haute Ecole de Théâtre de Suisse Romande (Lausanne) afin de former sa première volée pour l’année 2003-2004. Ce travail a permis de créer le premier spectacle de fin d’année de la HETSR, « Don Perlimplin » tiré de l’œuvre de Federico García Lorca.

 

 

Les Masques du Teatro Malandro au fil du répertoire

Depuis ses débuts en 1990 et depuis ses premiers spectacles, le Teatro Malandro a toujours recouru aux masques, au maquillage et aux "coiffures" (cornes, couronnes de lumière, chapeaux). Bien souvent toute la tête est couverte. Dans Ubu Roi et La Tragique Histoire du Docteur Faust, ce sont des masques proches de ceux de la commedia dell'arte qui sont utilisés. Comme souvent par la suite, le masque exagère le nez qui devient protubérant. En outre, le masque couvre la moitié du visage, laissant aux yeux et à la bouche la liberté de mouvement et d'expression. De nos jours, certains metteurs en scène comme Benno Besson recourent au masque entier, comme dans Le Cercle de Craie Caucasien. La voix et les gestes deviennent alors le support du jeu du comédien. L'une des étapes phare dans le travail du masque par le Teatro Malandro s'est produite avec la mise en scène de La Visite de la Vieille Dame (1993). A cette occasion, les masques n'ont plus été récupérés ou repris aux diverses traditions, mais ils ont été conçus et fabriqués en vue du projet et en

fonction des comédiens. Dans la mise en scène de 1994, La Visite de la Vieille Dame étonne et fascine notamment grâce aux masques et au mystère qu'ils créent. Qui se cache et se révèle en même temps, derrière le nez carrément crochu et la perruque neigeuse de la vieille dame ? Omar Porras, le metteur en scène. Et qui se cache et se révèle derrière le masque d'Alfred Ill ? Une jeune femme. Paravent des genres, prisme des personnalités, le masque offre au comédien la possibilité de se détacher encore plus de sa propre individualité et même de sa sexualité. Par cet échange avec l'altérité du masque, le comédien pétrit le personnage de la pièce.

Lorsqu'en 1995, Omar Porras met en scène Othello de Shakespeare, les masques zoomorphes proposent une lecture très originale de la pièce. Ils révèlent une animalité, une sauvagerie humaine sous-jacente à l'œuvre shakespearienne. Marquant une pause dans le recours au masque, Strip-Tease explore davantage la nudité et l'utilisation de la marionnette. Mais la pratique du masque est bien trop liée aux recherches sur le mouvement et le travail du comédien pour qu'Omar Porras n'y revienne pas dans Noces de Sang. La sublime épousée ne porte pas de masques, mais elle arbore de belles cornes qui emblématisent le contexte paysan cher à Garcia Lorca : dur, tragique et sans illusions bucoliques. Quant aux créatures, elles arborent un nez pointu et fin, elles qui reviendront maintes fois dans la scénographie malandrine. Pour Bakkhantes, ce sont bien souvent les sexes qui seront masqués, détournés, additionnés. Le personnage de Penthésilée se retrouve ainsi pourvu tout à la fois de seins et d'un sexe masculin. Tout comme les têtes que ne couvrent pas des perruques, mais d'étranges mèches rayonnantes ! Se renouvelant sans cesse, le

metteur en scène du Malandro a opté pour les deux personnages principaux de "Ay ! QuiXote" pour un maquillage chargé et des perruques pour donner corps aux personnages de QuiXote et de Sancho. Bien que le masque soit presque toujours de la partie malandrine, c'est le plateau et la recherche théâtrale avec les comédiens qui décident de sa pertinence et de son intervention dans le spectacle.

L'Histoire du Soldat* jouée au Théâtre Am Stram Gram a ravi les spectateurs par les

personnages – masqués – semblant sortir tout droit d'un livre de contes. Nez pointus, perruques, chapeaux et cornes étaient arborés par tous les personnages sauf un : le diable ! Personnage polymorphe, ce dernier était tantôt un chasseur de papillon, un haut gradé, une vieille colporteuse. Mais costumes, chapeaux et foulards laissaient apparaître un crâne entièrement lisse : il s'agissait d'un masque qui couvrait toute la tête. Aux dires du comédien, il faut un véritable entraînement, une force particulière pour supporter ce masque sous la chaleur des projecteurs.

Comme toujours, le masque doit faire sens. On remarquera que dans El Don Juan, les personnages féminins ne sont pas masqués (sauf Ripia car il fallait signifier le vieillissement) : cela s’est imposé sur le plateau ; peut-être pour opposer une transparence féminine face au maître du déguisement qu’est Don Juan ? Poursuivant dans la recherche de matières et textures, ce sont les plumes qui dans ce spectacle ont été choisies en guise de coiffures pour garnir les masques de certains personnages masculins, en raison de leur délicatesse et finissant, pour donner un exemple, de donner au père de Don Juan une allure d’oiseau !

La Visite de la Vieille Dame (création 2004) joue à nouveau sur l'ambiguïté et les masques soulignent pour la vieille dame son côté "hanneton carapaçonné". Le recours à un masque fait de tissu et autres matières contribue à façonner un personnage abîmé par la vie, éprouvé par les ans et à moitié reconstitué. Au total, une quinzaine de masques nous font virevolter d'un caractère à l'autre et nous font oublier les comédiens pour laisser advenir Clara Zahanassian, Alfred Ill et les autres.

*Production de Am Stram Gram le Théâtre – en coproduction avec Contrechamps.

 

Le Théâtre / Scène Nationale de Narbonne

2, av. Domitius – 11100 Narbonne

tél : 04 68 90 90 00 / fax : 04 68 90 90 09

mail : letheatre@letheatre-narbonne.com

site : www.letheatre-narbonne.com